Sam Raimi – “Jusqu’en enfer”

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Après le laborieux Spiderman III on était en droit de s’inquiéter pour l’avenir d’un Sam Raimi désormais installé dans la routine des blockbusters bien rodés mais sans réelle surprise. L’inspiration créatrice du petit génie des Evil Dead ou du formidable Darkman appartenait-elle au passé, tarie, avalée par les rouages du système ? Jusqu’en enfer nous en apporte un démenti flagrant et constitue en premier lieu le plus généreux des cadeaux fait à ses fans de la première heure. Pour ce retour aux sources inspiré, à ses premières amours du fantastique débridé et libéré qui constituait sa signature, Sam Raimi choisit la forme d’une fable fantastique qui s’attache aux mésaventures de Christine, une jeune femme travaillant dans une banque et subissant du jour au lendemain l’emprise d’une malédiction lancée par une vieille gitane à qui elle a refusé un prêt. Sujet plutôt traditionnel dans le cinéma fantastique mais qui va permettre à Raimi d’opérer des variations et de s’en échapper assez rapidement.
Jusqu’en enfer rappelle combien Sam Raimi n’est jamais aussi à l’aise que lorsqu’il s’agit de mettre en scène la peur. Qu’il s’agisse d’une attaque sauvage dans une voiture, d’une séance de spiritisme, ou d’une scène nocturne de cimetière sous la pluie, ces séquences fantastiques, d’une redoutable efficacité, provoquent chez le spectateur l’exaltation du frisson, quelque part entre l’émotion nostalgique et l’effervescence de l’action effrénée. Sam Raimi se replonge avec délectation dans cet imaginaire mythique entre le gothique anglais et l’horreur à l’américaine. Le film obéit aux conventions du récit fantastique classique, fidèle à l’esprit des ghost stories à la M.R. James, convoquant la mythologie du démon avec ses apparitions, ses grimoires, ses méthodes incantatoires pour l’exorciser, tout en versant volontiers dans une horreur plus démonstrative qui fait fi du bon goût de manière fort réjouissante. Car toute la singularité de Jusqu’en enfer tient à son infinie trivialité.

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Comme un sale gosse irrespectueux Sam Raimi se libère dans une obscénité cathartique (le frat pack n’est pas loin), de la furie tentant de mordre sans dentier jusqu’à la morte vomissant ses humeurs corrompues, en passant par le nez de l’héroïne envoyant jaillir le sang sur son équipe. Raimi retrouve un état d’esprit frondeur qui flatte les instincts primaires du spectateur en livrant les siens, et même si la redondance n’est pas loin, il est salvateur de voir un cinéaste jongler allègrement de l’atmosphérique suggestif de la beauté des ombres à l’épouvante grossière et régressive. La réussite de Jusqu’en enfer tient en grande partie à cet équilibre subtilement maintenu entre le burlesque et la tension sans que l’un ne vienne empiéter sur l’autre. Car si Raimi se plonge délicieusement dans le gore potache et farceur il le fait avec une joie enfantine, communicative qui ne contredit jamais son dévouement total au genre. Jusqu’en enfer est au carrefour des influences, invitant tout à la fois le Tourneur de Rendez vous avec la peur (l’objet maléfique dont on veut se débarrasser), le Murnau de Nosferatu (le jeu sur les formes spectrales poursuivant les êtres sur les murs) ou même le Soavi de The Sect (le suaire s’appliquant sur le visage ou l’insecte s’immisçant dans les narines de l’héroïne), sans oublier ses propres effets chocs cartoonesques qui firent sa notoriété.

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Curieusement, la surprise provient bien moins du déroulement de l’intrigue, dans l’ensemble assez prévisible – on devine rapidement les rebondissements à venir – que du traitement des personnages, de leur teneur, leur signification ou leur cheminement étrange, là où le stéréotype du manichéisme guettait. La vieille dame revenant au-delà des morts a beau être l’outil du destin, elle n’en demeure pas moins une créature abominable ; à l’opposé, alors que le petit ami, qu’on présumait lâche et insipide avec son allure de yuppie, n’inspirait rien d’autre que l’agacement et l’insignifiance, il se révèle à l’arrivée plus complexe, plus attachant…

Christine appartient bien au monde de Raimi avec ses héros un peu médiocres qui, de Evil Dead à Un plan simple, sont plongés malgré eux dans une spirale d’événements cauchemardesques qu’ils ne maîtrisent pas. Timorée, conformiste, sans charisme aucun, elle ne suscite pas la sympathie, mais reste avant tout rejeton et victime d’un fonctionnement économique dans lesquels les individus abandonnent tout altruisme pour arriver ; elle peine à trouver sa place, hésitant entre l’humanité et le désir de réussir.

 

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Plus que moraliste, Jusqu’en enfer s’affirme avant tout comme un conte noir avec des échos contemporains, car si la malédiction peut être vue comme une punition pour avoir péché en préférant l’ascension sociale à l’avenir d’une vieille dame, son acte apparaît surtout comme le symptôme d’une société qui érige la peur en mode de vie, brandissant le chômage comme un drapeau menaçant, incitant à l’esprit de compétition, au rendement, à l’écrasement de l’autre. La jeune fermière, ex-obèse et « reine du porc », incarne un rêve américain dégradé, la petite arriviste briguant anxieusement la place de vice-directrice est piégée par ce dilemne moral de sauver sa peau en appliquant les règles du marché, la condamnant d’emblée à la spirale infernale. Pour une faute dont l’attribution et la nature restent ambiguës, la leçon paraît finalement bien cruelle.
Au-delà de l’excellent divertissement fantastique qu’il constitue, ne faisant aucun cadeau à ses personnages, Jusqu’en enfer est tout de même d’une férocité peu commune, rappelant même parfois la virulence d’un Verhoeven.
On retrouve cette propension de Raimi à faire souffrir ses héros en métamorphosant leur vie en enfer, dans des situations aux confins du ridicule. Le cinéaste excelle en effet dans l’art de mêler le grotesque à la peur : tout à la fois terrible et risible, l’aventure de Christine excite notre plaisir masochiste à regarder les malheurs s’abattre sur elle, le destin s’acharner …. et d’attendre le prochain désastre. Jusqu’en enfer est une tragédie bouffonne, un drame burlesque avec pour héroïne une pitoyable marionnette attendant désespérément qu’on lui coupe les fils.

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A propos de Olivier ROSSIGNOT

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