Woman and Child, quatrième long métrage du cinéaste iranien Saeed Roustaee, se place sous l’égide de l’effondrement. Celui, d’abord, de la vie de son personnage principal : Mahnaz (Parinaz Izadyar, fidèle du cinéaste), mère séparée de deux enfants travaillant dans un hôpital de Téhéran, a rencontré Hamid (Payman Maadi, lui aussi acteur de tous les films de Roustaee), ambulancier volage qui pousse la femme à se marier avec lui. Elle hésite à cause de a réaction de ses gosses, et surtout de l’aîné, Aliyar (Sinan Mohabi), garçon très turbulent laissant de côté l’école pour s’adonner aux larcins et autres façons illicites de gagner sa vie. Un événement tragique fait tout autant basculer le film que la vie de Mahnaz qui va progressivement totalement se disloquer, la menant à certains instincts vengeurs envers un système patriarcal s’acharnant à lui mettre des bâtons dans les roues, voire à user du bâton pour rudoyer son existence.

Opposition fils et mère (S. Mohabi ; P. Izadyar) (©Diaphana Distribution)

L’autre effondrement auquel nous assistons se trouve être celui, malheureusement, du cinéma de Saeed Roustaee lui-même. Le déclin de la qualité de son travail sidère véritablement tant il semble rude et imprévu. Nous avions été saisis par la précision chirurgicale et le sens du chaos de son policier freidkinien La Loi de Téhéran (2019) dans lequel la caméra du cinéaste s’inflitrait dans tous les interstices de la ville et dans tous les pores d’une société iranienne filmée avec une énergie aussi épuisante que surprenante ; nous avions été impressionnés par la densité romanesque et la maîtrise de l’écriture de Leila et ses frères (2022), fresque familiale coppolienne aussi mélancolique que cruelle faisant le portrait en creux d’un Iran carnassier, vampirisé par un paternalisme désespérant les bonnes intentions professionnelles et menant la nation elle-même dans l’impasse. Woman and Child fait donc l’effet d’une douche froide : donnant pourtant l’impression d’un solide néo-classicisme formel hérité d’un certain cinéma américain, cherchant à reconduire les « formules » ayant fonctionné dans ses œuvres précédentes (accumulation de contrariétés et de coups du sort contre lesquels les personnages se doivent de ferrailler pour s’en sortir ; portrait d’un microcosme domestique phagocyté par la violence du fatum…), Saeed Roustaee ne fait finalement que changer son cinéma en système. Un système certes bien rôdé mais qui ne dépasse cependant pas l’anodine petite mécanique, d’autant plus anecdotique qu’elle s’enchâsse dans un autre système, bien plus pernicieux celui-là (nous y revenons dans le dernier paragraphe).

Opposition homme et femme (P. Maadi, P. Izadyar) (©Diaphana Distribution)

La véritable déception que procure Woman and Child réside dans cette obstination que peut y avoir Roustaee à accumuler les facilités comme d’autres enfileraient les perles. Ses œuvres précedentes brillaient justement par l’idée que rien n’allait de soi, que les événements qui rythmaient les récits arrivaient presque à l’improviste, gagnant en force et en intensité par la grâce d’une mise en scène virtuose qui se chargeait d’accompagner la complexité du monde qu’elle enregistrait pour, finalement, en renforcer encore la dimension tentaculaire. Ce nouveau film, de ce point de vue, marque un coup d’arrêt : durant toute la première moitié de Woman and Child, Saeed Roustaee, de séquence en séquence, sème ses petits cailloux blancs afin que le spectateur ne se perde jamais sur le chemin tortueux du récit aboutissant implacablement au coup de force scénaristique constituant le noyau du film. Lors de sa seconde moitié, le cinéaste s’acharne alors à montrer son personnage personnage (féminin) se débattant avec pugnacité dans ce marigot iranien dans lequel les crocodiles ont été remplacés par des hommes sans qualités, lâches et iniques, par des femmes sousmises à leur diktat et l’acceptant volontiers (aussi lâches et iniques qu’eux, en somme), faisant de Mahnaz une sorte de punching ball dont l’arme principale est sa dignité.

Le handicap principal du long métrage se trouve dans l’écriture des personnages, sans réelle ambiguïté, tombant plus d’une fois dans les ornières de la caricature (l’exact inverse de ce par quoi Leila et ses frères pouvait justement épater), faisant des femmes des victimes (consentantes) inaptes à se rebeller et des hommes des horreurs pétries de mesquinerie, Mahnaz représentant alors un point nodal entre ces deux univers disjoints (Mars et Venus, pour résumer en reprenant la bipolarité stupide du titre d’une œuvre bien connue) : celle qui subit mais qui se bat. Certaines scènes nuancent néanmoins ce portrait, parfois pour le meilleur mais aussi pour le pire. Pour le meilleur : alors qu’elle doit passer en jugement, traînée au tribunal par les deux hommes contre lesquels elle combat et qui veulent lui soustraire l’autorité parentale qu’elle a envers sa petite fille, ceci en la faisant passer pour suicidaire, elle est sauvée par le retrait d’un témoin-clé (le professeur de son fils aîné avec lequel elle a eu un fort différend), incapable de soutenir le regard de la gamine qu’il sait condamnée si elle n’a plus sa mère. Le montage alterné entre le regard de l’homme et celui de la fillette n’est pas de première finesse mais s’avère assez fort pour émouvoir et lézarder la muraille d’iniquité qui semblait jusque-là indestructible. Pour le pire : la scène finale (dont nous ne dirons rien), donnant l’impression tenace que le combat farouche mené par Mahnaz se voulait moins l’expression d’une insoumission aux règles sociales masculinistes que celle de son chagrin, deuil dont l’acceptation permettra le retour à un quotidien où les hommes et les femmes seront idéologiquement séparés et où tout cela ne portera pas véritablement à conséquence.

Opposition entre femme et femme (S. Niasti, P. Iziadyar) (©Diaphana Distribution)

De fait, Woman and Child ne sort jamais des rails, ne suscite aucune polémique (jusque dans l’académisme de ses compositions formelles, surchargées de grilles et de barreaux pour montrer la réclusion mentale que subit son personnage principal). Mais peut-on se battre en ayant les mains entravées ? Il ne faudrait pas omettre que Saeed Roustaee a signé une sorte de pacte avec le pouvoir en soumettant son film à l’adoubement de la censure du régime iranien. Nous ne jugerons pas cela moralement : chacun, artistes compris, fait comme il peut pour vivre sa vie dans un pays soumis aux règles totalitaires ; ce sera aux Iraniens, finalement, de considérer éthiquement Saeed Roustaee. Mais force est de constater que le choix de la soumission qu’il a pu faire pour exister comme cinéaste crée l’exact inverse, entre en collision frontale avec une créativité qui, justement, n’existe plus. Il n’y a plus de vision du monde, plus de regard sombre mais vivifiant sur le contemporain (que devient la violence du régime, à la représentation inévitable, quand ledit régime tient l’homme qui tient la caméra ?). A force de compromission pour continuer à être vu, le cinéma de Roustaee a paradoxalement fini par disparaître soudainement. Espérons avec force et conviction que le réalisateur iranien prendra conscience de sa condition, que Woman and Child ne sera qu’un accident dans la filmographie de Saeed Roustaee, cinéaste dont le profond talent mérite mieux que ce film facilement tragique et denué des aspérités qui faisaient justement la beauté de ses précédentes magnifiques œuvres.

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A propos de Michaël Delavaud

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