Josh Safdie – « Marty Supreme »

Prodiges d’un cinéma direct en marge des studios, devenu rarissime aux États-Unis, les frères Safdie ont parcouru un long chemin depuis leurs courts-métrages new-yorkais au cœur du mumblecore. Ressources restreintes et réalisme exacerbé, cette mouvance a perpétué un certain héritage du cinéma indépendant américain, influencé par John Cassavetes et la Nouvelle Vague. Le duo y a surtout imposé un cinéma de la friction, où la mise en scène suit des protagonistes fascinants et complexes, aux confins de la conscience morale. Depuis l’actioner primitif Good Time [2017] et le diamant brut Uncut Gems [2021], une séparation fraternelle est passée par là, d’abord créative, puis récemment explicitée par des désaccords éthiques autour du tournage d’une scène de sexe controversée. Et si une carrière en sommeil peut aussi être réparatrice, les deux cinéastes ont minutieusement orchestré leur retour (très) attendu. Dans la même veine nerveuse et ludique de leurs productions passées, Ben Safdie a offert une consécration à Dwayne Johnson avec Smashing Machine en 2025, alliage modeste et maîtrisé de savoir-faire et de références (Raging Bull en tête).

En 2026, c’est au tour du frère le plus discret, Josh Safdie, de perpétuer l’héritage fraternel en façonnant un métrage sur-mesure pour un autre prince d’Hollywood : Timothée Chalamet dans Marty Supreme. Un pari démesuré pour le plus gros budget du studio A24 à ce jour, dont l’acteur franco-américain est aussi producteur, assurant une grande partie de la promotion. Sorte de filleul malicieux d’Uncut Gems qu’il peine parfois à égaler, et où les ombres de Scorsese et de Cassavetes irradient la pellicule 35mm, Marty Supreme déploie cependant une énergie contagieuse. Par-dessus tout, il s’adonne à un dévouement passionné (et passionnant) dans la recherche de sa propre signature dans un bluffant New York des fifties.

Copyright 2026 – Metropolitan Filmexport

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Dans la frénésie rétro du quartier historique juif du Lower East Side de Marty Supreme, Josh Safdie rejoue une partition familière et complexe. Déjà, dans Good Time, l’énergie burlesque et haletante d’un Queens mortifère et stylisé offrait à Robert Pattinson un rôle capital, avec cette impression troublante d’avoir affaire à un acteur de rue, emblème d’une génération fracturée. Avec Uncut Gems, dont Marty Supreme en est un miroir déformant, les Safdie franchissaient un nouveau cap, se posant en dignes héritiers de Martin Scorsese, tout en y injectant un réalisme chimérique et une stylisation inédite. La mise en scène, à la saturation électrique, trouvait un prolongement formel saisissant dans l’usage d’un nombre colossal de lentilles anamorphiques. Orchestrée par Darius Khondji, elle donnait naissance à un New York oppressant, fragmenté et magnétique. Surtout, les Safdie puisaient dans leurs origines juives pour investir le Diamond District de Manhattan. C’est dans cet écosystème fascinant et labyrinthique qu’Uncut Gems trouvait sa forme la plus aboutie et offrait à Adam Sandler le rôle le plus vertigineux de sa carrière.

Ainsi, dans Marty Supreme, la reconstitution élaborée et vivace de ce Bas Manhattan des années 50 force l’admiration et devient le terrain de jeu d’un Timothée Chalamet survolté et égocentrique. Si Uncut Gems reste un joyau confidentiel, contrecarré par sa sortie exclusive sur Netflix, Marty Supreme se rêve en immense succès. Cette logique de compétition est au cœur de ce faux biopic autour de Marty Mauser, figure ici toxique et manipulatrice en quête du trône du meilleur joueur de ping-pong. Josh Safdie s’appuie alors sur les mémoires du pongiste pour incarner pleinement son cinéma autant que la démesure de son acteur. Tout au long du film, il est question d’identité, de notoriété et d’accomplissement, dans un rythme effréné qui n’adhère jamais totalement à la mégalomanie de son sujet. Plus encore, Marty Supreme apparaît comme la tentative la plus frontale de Josh Safdie de se tourner vers le grand public, quitte à se faire plus démonstratif et performatif dans sa volonté d’échapper à ses anciennes idylles cinématographiques.

Copyright 2026 – Metropolitan Filmexport

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Au fond, plusieurs trajectoires se croisent dans ce mastodonte qu’est Marty Supreme. Film énergivore et écrasant, il suit les errances — et la fuite en avant typique des personnages safdiens — de son protagoniste, tout en explorant sa quête de destruction de ses influences. Après Uncut Gems, dont l’écran titre s’ouvrait sur une opale d’Éthiopie jusqu’à un IRM, Marty Supreme débute sur des spermatozoïdes nageant vers un ovule qui se transforme en balle de ping‑pong. Daniel Lopatin retrouve la composition musicale et Darius Khondji la photographie, pleinement conscients de l’échelle du projet, mêlant un classicisme assumé et une identité visuelle et sonore qui leur est propre. De son côté, Timothée Chalamet monte en puissance dans un déclin mélancolique, incarnant d’abord une sorte de prototype d’imposteur surdoué à la Arrête-moi si tu peux. Vendeur de chaussures, pionnier d’un sport rêvant du haut niveau, entrepreneur et futur fortuné, Marty déconstruit progressivement les attentes de cet archétype incontournable.

Dans le même temps, Josh Safdie malmène ses modèles, à commencer par John Cassavetes et sa muse Gena Rowlands. L’écho devient frontal avec l’introduction de l’ancienne grande star Kay Stone, interprétée par Gwyneth Paltrow, dont on retrouve des traits de la comédienne tourmentée d’Opening Night [1977]. Il n’est pas anodin que Marty séduise, maltraite puis vole cette figure délicate et respectable. Même si ces femmes restent en retrait et servent avant tout le récit, elles incarnent l’enjeu de Marty Supreme : confronter son antihéros antipathique en quête d’identité à des héritages féminins puissants. La présence d’un gangster étrange et vieillissant, incarné par Abel Ferrara (réalisateur de The King of New York), illustre in fine la friction que Safdie entretient entre ses références et son désir d’affirmer son propre cinéma.

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À la fin, Marty Supreme s’évade d’un métrage écrasé et saturé par ses influences gigantesques. C’est dans les formidables séquences de tennis de table, portées par l’implication athlétique de Chalamet, que le film excelle. La double confrontation entre Marty et le Japonais Endo s’y impose avec une frénésie maîtrisée : la folie odieuse et manifeste du personnage — jusqu’à se laisser humilier par un rapace opulent pour jouer à Tokyo — se mue en une pureté touchante, presque enfantine et innocente. Filmées à la longue focale, au plus près des corps et de l’action, ces séquences méticuleuses incarnent la montée en puissance savante, jusqu’au-boutiste et assourdissante de deux phénomènes d’Hollywood.

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