Urška Djukič a fait une apparition fracassante dans le monde du cinéma avec son court métrage d’animation, La vie sexuelle de ma grand-mère. Dans une œuvre au graphisme à la fois enfantin et très cru, nourrie de témoignages, elle donnait une visibilité rare à la vie sexuelle des femmes dans la Slovénie de la première moitié du vingtième siècle. Nous avions pu découvrir ce manifeste corrosif et poétique grâce au festival du film slovène – une manifestation que l’on ne saurait trop recommander.
Avec Little Trouble Girls, son premier long métrage, Djukič poursuit son exploration du désir féminin, mais en se plaçant à l’autre extrémité du parcours. En intégrant la chorale d’une école catholique de filles, Lucia, virginale adolescente de 16 ans (merveilleuse Jara Sofija Ostan), fait l’expérience vertigineuse de l’éveil des sens. Si l’animation n’est plus de mise, l’irruption d’un discret fantastique, la subtilité du jeu – en particulier celui des jeunes filles-, l’importance du son, donnent au film une poésie et une puissance symbolique qui désamorcent avec finesse tout ce qu’un récit de coming of age pourrait avoir de convenu.
L’affinité de Djukič avec le dessin se manifeste toutefois encore dans le premier plan: la caméra s’attarde longtemps sur une enluminure ancienne, représentant ce qui ressemble à une grande vulve ou bouche stylisée. Ce qui est en réalité une Plaie du Christ datant du XIVᵉ siècle impose d’emblée l’un des axes majeurs du film : la correspondance entre le sacré et le charnel. Loin de toute volonté de provocation, Little Trouble girls emprunte une voie rare en montrant comment une religion incarnée a historiquement façonné, contraint mais aussi rendu pensable l’expérience du désir — en particulier celui des femmes. De l’amour de la Vierge à celui des hommes, du « toucher du Christ » à celui, fébrile, d’une main amoureuse, la distance se révèle ténue. Ce rapprochement donne au désir féminin une couleur dont il est souvent privé : ni chute ni transgression, c’est un élan inscrit au cœur même du sensible et du spirituel. Le film s’attache à le restituer de la manière la plus sensorielle qui soit.

L’une de ses idées les plus fortes est de faire du chant son vecteur principal. Les scènes de répétition scandent le parcours de Lucia. Lors de l’arrivée de l’adolescente dans l’école et au sein de la chorale, la caméra, par une série de plans très rapprochés, isole successivement une bouche, une oreille, une main, une langue, une mèche de cheveux nerveusement triturée. Les bouches entonnent un même chant, mais certaines sont soulignées de rouge — comme celle d’Ana Maria, la délurée du groupe — tandis que d’autres exhibent un appareil dentaire. L’ouverture plus ou moins prononcée des lèvres, les regards échangés, deviennent autant de signes des tensions qui traversent ces adolescentes. L’échauffement, qui convoque tout le corps, associé à une bande-son mêlant souffles, halètements et sifflements parfois teintés d’effroi, fait appréhender une corporalité féminine habituellement tenue à distance. La prière comme le chant deviennent alors des espaces paradoxaux : lieux de contrôle, ils sont aussi ceux de la projection vers l’autre et de possibles débordements.

Il n’est pas de film sur l’adolescence sans questionnement sur le groupe. Là encore, le choix de l’ensemble vocal s’avère particulièrement pertinent. Il est renforcé par le lieu où se déroule la majeure partie du récit : un couvent, muni de sa cour intérieure et de ses galeries supérieures, véritable petit théâtre des jeux de l’amour et de la cruauté. Ce sont les deux espaces où se déploient simultanément une dynamique collective et un rapport à l’intime, tant chanter engage la part la plus profonde de soi tout en exigeant la fusion dans un tout homogène. Le chef de chœur le rappelle avec une brutalité révélatrice lorsqu’il réprimande Lucia, qui a remonté sa robe de scène au-dessus des genoux : « Vous êtes un groupe. Si quelqu’un se différencie, tout s’écroule. » À travers cette exigence, le film formule avec une grande subtilité les tensions propres à l’adolescence : le besoin d’appartenance se heurte au désir irrépressible de se singulariser. Dans le choeur comme lors des sorties à la rivière ou des jeux au dortoir, les effets de meute sont discrets mais sensibles.

Seul référent adulte et masculin de cette petite ruche, le chef de chœur (Saša Tabaković, impeccable) occupe une position ambiguë. Complice des jeunes filles et garant de leur cohésion, il incarne aussi un pouvoir susceptible d’abus et d’élans contradictoires. La transformation d’une répétition en scène d’humiliation compte parmi les moments les plus marquants du film. En s’acharnant sur une jeune fille par le biais de la voix, le professeur élabore un discours moral implicite d’une violence redoutable, où se joue la mise au pas d’une singularité féminine jugée déplacée.
Au groupe des jeunes filles répond celui des soeurs, traité avec une grande tendresse. Le discours féministe qui parcourt discrètement le film n’oppose jamais les unes aux autres. Les religieuses sont elles aussi dans le mouvement du désir. Mais elles ont trouvé un mode de vie qui leur garantit sérénité et indépendance. Dans une scène quasi fantastique, l’harmonie de leur chant permet à Lucia de franchir un seuil. Comme les oratoires dédiés à la Vierge qui jalonnaient le début du film, leur cantique accompagne magiquement les métamorphoses de l’adolescence. Il soutient une ellipse qui mène Lucia au bout de son initiation et nous fait glisser vers une fin lumineuse, apaisée. Au moment de se clore, le film introduit pour la première fois une musique extradiégétique (Little Trouble Girl, de Sonic Youth) : d’autres voix viennent relayer celles des protagonistes, prolongeant le chant au-delà de l’espace et du temps du récit.

Little Trouble Girls.
Couleurs, 1h30.
Sortie en salles le 11 mars.
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