
© Guillermo Garz
Alors que la Berlinale 2026 s’apprête à commencer, les écrans français accueillent le lauréat de l’Ours d’argent – Grand Prix du jury de la compétition berlinoise de l’année dernière, et on comprend sans mal pourquoi l’éminent groupe de jurés guidé par Todd Haynes a choisi de récompenser Les Voyages de Tereza de Gabriel Mascaro, car ce film est un pur délice de bout en bout. Il faut dire qu’à lui seul, il réunit un bel éventail de traits et motifs parmi les plus enthousiasmants du cinéma brésilien contemporain : une toile de fond dystopique à la fois totalement folle et bizarrement bien intégrée à un monde qui ressemble fort à notre présent (et où sa « normalité » déconcertante tient en grande partie au fait qu’elle est tranquillement acceptée, sans résistance aucune, par la majorité) ; des militaires abrutis bien robotiques, biendéshumanisés ; çà et là, quelques réfractaires marginaux qui subsistent encore librement dans les lézardes (en l’espèce celle que le fleuve Amazone trace dans la forêt) ; un personnage de vieille dame résolue et attachante dont la caméra observe le visage de moins en moins fermé avec une tendresse qui n’est pas sans rappeler, en particulier, le regard de Walter Salles ; une nature luxuriante, grouillante de vie et d’animaux fabuleux ; une plaisante torpeur ; un amour général du vivant très typique de cette région du monde et immensément galvanisant qui transpire partout, dans les grandes lignes comme dans une foule de détails ; et puis évidemment, une bande originale géniale (qu’elle accompagne le récit ou qu’elle en fasse partie), souvent ludique par les sons et rythmes qu’elle combine avec les images, parfois jazzy, parfois festive, ou douce, toujours généreuse et pleine d’élan, et agrémentée bien entendu de formidables classiques brésiliens. Un régal en somme.

Ce qui est très remarquable aussi, c’est l’élégante efficacité et la concision avec laquelle Mascaro plante la dystopie « quasi réaliste » qui sert de prémisse au film, une spéculation à la fois énorme et insidieusement banale, ce qui la rend hélas très plausible. Les drapeaux annonçant que « le futur est pour tous » qui flottent joyeusement dans le ciel de la petite ville d’Amazonie où elle vit, tirés par des avions, accompagnés d’annonces enthousiastes clamées dans tous les haut-parleurs, prennent soudain pour l’héroïne éponyme du film (incarnée par Denise Weinberg) un sens aussi inacceptable et dégradant qu’importun, car il lui reste en théorie un ou deux ans avant d’atteindre la limite d’âge de 75 ans après laquelle tous les citoyens sont mis à la retraite, délogés et réinstallés dans un camp fermé appelé La Colonie, afin de maintenir un bon niveau de productivité (la « saboter » est même qualifié de « crime grave »). Malgré ses protestations, Tereza est donc congédiée de l’abattoir de crocodiles où elle travaille et se voit donner une semaine avant qu’on lui inflige ledit traitement humiliant (et le transport dans des fourgonnettes proches de la camionnette à bétail dont elle abhorre la simple vue). C’est là que commence le parcours en plusieurs étapes distinctes, qui sont autant de mini-épopées, de notre héroïne. D‘abord mue par la volonté de s’accorder au moins une chose avant la fin (voler, prendre l’avion d’une manière ou d’une autre), comme elle se heurte au mur impénétrable d’une administration qui cherche très délibérément à l’immobiliser par ses interdictions et obligations d’autorisation (ajoutées au statut insultant de « patrimoine vivant »), à la dépouiller sur le champ de toute autonomie, elle se voit contrainte d’emprunter des chemins de traverse. Or dans toute cette première partie, celle qui précède la grande évasion et fait en quelques sortes d’exposition voire de prologue, tout est là en quelques coups de pinceaux, sans forcer : la logique capitaliste (« Les vieillards ne sont pas de la marchandise », peut-on lire sur un mur en signe de protestation), l’affreux traitement des citoyens et leur soumission passive, docile, la démagogie comme masque souriant du totalitarisme, l’invitation à dénoncer, l’abolition ou du moins le cantonnement du passé représenté par le troisième âge, doublé de l’évocation d‘un futur aussi vide de sens que le quotidien strictement régulé censé tendre vers ce futur... Mascaro n’a pas besoin d’insister, de s’outrager ou de colorer son propos de cynisme : les implications de la situation qu’il propose résonnent d’elles-mêmes. De même que le refus catégorique et sans appel de Tereza, passées la stupeur et l’incrédulité. Ce n’est pas qu’elle soit têtue, juste qu’elle refuse d’abandonner sa dignité et sur ce point, restera inflexible.

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Les conditions et enjeux du périple ainsi posées, le film peut les laisser de côté, les fuir même, avec Tereza, ne plus se laisser encombrer par eux pour dédier à cette dernière toute son attention, bien méritée, et ce même quand elle cesse de se débattre pour obtenir ce qu’elle estime être le minimum que l’existence puisse encore lui accorder. C’est précisément au moment où cela se produit, où Tereza oublie l' »objectif » initial de son parcours pour s’abandonner complètement au présent et en jouir pleinement, et le film avec elle, dans une sorte d’état d’extase rassérénée de plus en plus absolue et impossible à contrarier, que les délices commencent, car on se laisse glisser aussi pour se mettre à voguer sur l’Amazone, paisiblement, ignorant tout des berges que longe la barge. La joie de l’expérience de pleine conscience de Tereza est en effet terriblement contagieuse et les cadrages, un peu plus géométriques dans la première partie (tout en produisant l’impression étrange d’être légèrement à côté de la plaque), nous immergent désormais entièrement dans le chaleureux ravissement de la découverte que fait notre héroïne enfin vivante de la sororité, dans les soirées à rire et danser, la rencontre avec des êtres et vies de toutes formes et tailles (le monde animal est omniprésent, comme si Tereza et sa nouvelle amie intégraient d’égal à égal la faune du fleuve), le plaisir d’un massage ou d’un jacuzzi, la musique, la beauté tout autour, la joliesse de chaque scène, la danse farouche de deux graciles poissons… La caméra prend le temps et s’arrête pour observer le merveilleux qui est là, ainsi (pourquoi pas ?) que celui qui n’est pas là mais qu’on peut imaginer (porté ou pas par telle ou telle ivresse permettant de s’extraire des contingences) et la facilité avec laquelle tout cela advient est presque déconcertante – un peu comme la simplicité de la réponse à la grande question du prix de la liberté, dans un monde où « tout peut se résoudre » contre de l’argent, c’est à dire un monde qui s’abolit par là-même où il régnait, comme ça sans discuter, de sorte qu’il cesse dans le même temps d’inspirer la crainte qui le rendait maître (puisque les conditions de la délivrance sont aussi bêtes et méchantes qu’un gros paquet de sous).

© Guillermo Garz
Tout se passe comme si d’un coup d’un seul, un poids ou une entrave était levé(e) et que la liberté n’avait plus de limites,et le spectateur est amené à ressentir presque physiquement cet apaisement, celui que résume bien la définition de la chance du débutant, c’est-à-dire la chance de celui qui ne pense pas aux risques et s’aventure sans peur. Les Voyages de Tereza trouve une manière toute naturelle et profondément délectable, irrésistible même, d’aller à quelque chose de plus primordial encore que ce que la première partie pourrait suggérer et de faire renouer le spectateur avec une aspiration fondamentale à l’échappée qui l’habite forcément, une manière qui pour être très brésilienne dans son tempo, sa succulente paresse et sa sérénité jubilante, est très propre à ce film qui nous invite à voir la vie à travers des lunettes bleues.

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