Décidément, la relation entre Wuthering Heights et le cinéma reste extrêmement compliquée. Le roman attire, fascine ; les réalisateurs tournent autour, se lancent dans leur propre déclinaison de l’œuvre, mais même en 2026, la cruauté, le chaos, l’abîme continuent de les effrayer au point qu’à l’arrivée, ils finissent par la fuir dans une série de trahisons et de contresens, le premier étant d’y voir du romantisme et de l’amour. Or, chez Emily Brontë, tout n’est qu’enfer et haine. Peut-être qu’Andrzej Żuławski, dont le cinéma halluciné et fiévreux flirtait avec le romantisme noir, surtout dans sa période polonaise, aurait pu capter cette intensité. Andrea Arnold l’avait réellement approché dans son chef-d’œuvre de 2011, mais l’adaptation fidèle d’un des plus beaux livres du monde reste à faire.

Tout n’est pas à jeter, cependant, dans ce nouvel « Hurlevent », qui met des guillemets comme pour se prémunir des attaques. Il garde de beaux éclats formels ; les partis pris de sa première partie nous rappellent pourquoi on aime Emerald Fennell, une impertinence et une inventivité, entre modernisme et tradition culturelle, qui héritent de cette provocation britannique, ce plaisir un peu vulgaire du sacrilège allié aux visions baroques chères à Ken Russell. L’entrée en matière est belle et singulière, avec ses rochers qui se déchirent dans la brume, et cette demeure lugubre, anachronique. Le noir lui va si bien.

Hélas, la pièce montée s’écroule dès le deuxième acte vers un rose bonbon d’une ironie aussi creuse que disneyenne, un kitsch hors-sujet qui aboutit au vide. Le scénario se réduit à une banale histoire d’amour, vaguement contrariée et toc, d’une sagesse exaspérante — une fable qui évite soigneusement de mettre en péril l’adhésion du spectateur à des héros lisses, privés de toute aspérité. Leur malédiction ? Une écriture binaire, embarrassante, qui les condamne à n’exister qu’en ombres chinoises, effaçant les contradictions douloureuses du livre. Margot Robbie et Jacob Elordi font ce qu’ils peuvent, mais peinent à incarner les figures sans vie d’un romanesque pailleté.

Après Saltburn, son Downton Abbey dépravé, on était en droit d’espérer un minimum de décadence, de cruauté, de sueur, un zeste de séminal de la part de la cinéaste, bref de frontalité. Mais Warner est sans doute passé par là, lui imposant une œuvre tout public où pas un sein ne dépasse du corset, pas un muscle fessier du pantalon, où l’idée sale est vite rhabillée, où les héros ont beau emmêler leurs langues dans des baisers un peu lubriques et très ridicules, il ne faut surtout pas que ce soit trop charnel. Il ne faut pas trop déranger : le moindre trouble risquerait de nous sortir de notre zone de confort. Pas un souffle de vent, pas une palpitation de cœur. Quant à la barbarie qui vampirisait la relation Catherine-Heathcliff, elle prend ici l’allure d’une Guerre des Rose édulcorée et en costume. Voici un pur film de studio où les étreintes miment le soufre pour cacher à quel point elles sont convenues.

Dans les interviews, Emerald Fennell clame la nécessité de parler aux spectateurs du XXIe siècle. Pourtant, l’esthétique pop camoufle combien sa vision est plus archaïque que celle de l’écrivaine, troquant la modernité visionnaire contre le sentiment suranné. On serait tout de même curieux de la voir s’exprimer dans quelques années, pour mesurer le degré de liberté que les producteurs lui ont laissé, tant le film ne correspond pas à sa liberté de ton, à son inspiration ni à son féminisme habituels. Dommage, car par moments, on reconnaît la cinéaste dans quelques percées morbides et rougeoyantes.

Encore un « Hurlevent » à côté de la plaque, donc, compris comme une romance alors que le roman navigue sur les flots du masochisme, de la folie et de la mort, porté par la vengeance et le fiel. Il est impensable de métamorphoser les sentiments brutaux, sauvages, morbides et cosmiques de Brontë en petite relation conflictuelle entre mièvrerie et touche-pipi.

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A propos de Olivier ROSSIGNOT

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