Les abords d’une route. Une forêt sinistre. Des arbres calcinés. Un cimetière. Une atmosphère pesante où règne un air de fin du monde, de sursis pour des vivants.
C’est dans ce décor désolé que la réalisatrice Teresa Villaverde pose sa caméra pour Justa. Choisissant d’inscrire son intrigue après les feux de forêt survenus dans la région de Pedrógão Grande au Portugal en 2017, elle met en scène l’enjeu de la reconstruction après avoir mené une série d’entretiens avec des survivants et des proches de disparus, donnant naissance à un film atypique et sensoriel où le traumatisme se creuse chez des personnages charnellement et psychologiquement éprouvés.

Audacieux, enveloppé d’une lenteur à la lisière du film à énigmes, Justa met du temps à se dévoiler, à travers de longues et cryptiques premières minutes d’exposition. Par à-coups, les images figurant la douleur de l’absence et la difficulté de survivre prennent sens, faisant naviguer le spectateur entre une petite fille et son père reclus, une vieille dame aveugle et veuve, un jeune homme éploré et une psychologue aux prises avec ses propres névroses. Si le long-métrage manque de souffle par moments, il parvient néanmoins à présenter avec douceur ces âmes en peine, traumatisées par un accident naturel d’une rare violence. Teresa Villaverde nous entraîne dans les limbes de l’indicible et propose des choix visuels forts, comme une séquence intégralement en point de vue subjectif de la femme aveugle évoluant dans le décor forestier dévasté : en inversant la lentille de la caméra, le directeur de la photographie Acacio de Almeida joue sur les sens et immerge le public. Mettant l’accent sur la texture et la picturalité des ambiances, des décors et des visages, il instaure la mélancolie assumée du film, rendant saisissante la peinture de ces êtres coupés du monde, isolés dans une nature calcinée où le deuil occupe tout l’espace et où les paysages pittoresques illustrent cet univers en vase clos, entre cimetière, forêt et maisons rurales aux tonalités ocres.

L’image est sensuelle et se joue des contrastes, des atmosphères sombres aux extérieurs baignés de lumière, et étouffe les protagonistes dans des encadrements et jeux de surcadrage comme pour mieux morceler leur réalité. Majoritairement non professionnel à l’exception de Betty Faria, l’ensemble du casting donne à voir un portrait choral de ces êtres saisis dans « l’après » du drame, avec ses questions, ses crises et ses silences qui, atteints dans leur mémoire et dans leur chair, ne taisent rien de leurs souffrances et de leurs faiblesses. Le film est porté par Madalena Cunha, qui incarne avec force et caractère Justa, fillette aussi désœuvrée que lucide prise entre un père grand brûlé et l’absence maternelle. La jeune comédienne livre une prestation remarquable, faisant osciller sans fausse note son personnage entre pessimisme et poésie salvatrice.

Récit sur l’absence saisi à hauteur de survivants et de proches endeuillés, Justa est un long-métrage sur l’apprentissage de l’impossible, la résilience et la nécessité de faire communauté. À la frontière du cauchemar et du rêve, cette fiction exigeante et cathartique se veut, selon les propres mots de la réalisatrice, un « hommage à ceux qui restent ».
© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).