De cette rue Málaga de Tanger où résonnent les accents castillans, Maria Angeles y déploie toute sa bonhomie, son sourire écarlate répondant aux voisins qui la connaissent si bien, aux commerçants du quartier qui prédisent déjà ses commandes. La vie est belle ; une douceur de vivre, une paix intérieure habitent cette veuve au teint alors encore lumineux. Jusqu’au basculement et à l’arrivée inopinée de sa fille, Clara, une visite impromptue qui n’a rien d’amical. En proie à des difficultés financières, Clara n’a pas d’autre choix que de mettre en vente l’appartement de sa mère, l’invitant soit à rejoindre une maison de repos, soit à l’accompagner pour vivre avec ses enfants en Espagne. Le visage de Maria Angeles, merveilleusement interprétée par Carmen Maura, tout en ruptures, va d’abord se fermer de haine, puis s’éteindre de désespoir. Mais malgré le couperet sanctionnant quarante ans de vie dans cet appartement où résonne encore le son grésillant d’un vieux tourne-disque d’époque, pour Maria Angeles, non, l’heure n’est pas à la résignation mais bien à la révolte. S’enfuyant de cette maison de retraite où l’on meurt en silence, Maria est prête à reconquérir son espace.

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Après le film social pudique et politique (Le Bleu du Caftan, en 2023), Maryam Touzani s’emploie, avec Rue Málaga, à l’intime dans sa forme la plus solennelle : parler et dédier son film à sa grand-mère, projeter son amour inconditionnel et sa fascination pour elle à travers ce personnage qu’elle semble tant aimer. Cette Maria Angeles s’affirme par un jeu bourré de nuances ravageuses, une variation quasi mimique d’un visage qui, d’une scène à l’autre, aime puis meurt, s’éclaire puis s’assombrit, existe d’abord par l’acceptation de sa finitude, puis s’emploie à s’y refuser : Maria Angeles en punk du troisième âge, improbable force anarchique combattant l’ordre établi, squatteuse et organisatrice de fêtes clandestines (pour regarder le football), libératrice des corps, prêtresse du plaisir de la chair retrouvée (et cette rencontre amoureuse avec Abslam) ; rien ne semble arrêter cette déesse de la réincarnation, car oui, bien plus qu’un nouveau souffle, c’est une autre vie qui désormais s’offre à elle.

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Même si le film ronronne et que Touzani semble se caler trop sagement dans un rythme mollasson, son segment narratif délimité laisse néanmoins place à un plaisir indéniable. De cette virevoltante renaissance se détachent quelques scènes succulentes ; l’on pense notamment aux moments de confession de Maria Angeles à son amie nonne qui a fait vœu de silence (notamment lorsqu’elle lui raconte en détail sa nuit d’amour avec Abslam), mais aussi aux scènes de liesse footballistique. Là où son mari à la ville, Nabil Ayouch, s’empêtre généralement dans une démonstration académique du gentil film de festival, à faire bailler de plaisir la critique facile (Haut et Fort, Everybody Loves Touda), Touzani reste, elle, dans la pudeur d’une mise en scène précise, authentique et sensible et, malgré la portée symbolique très intime du film, en tire un portrait universel bourré d’audace et d’ardeur : là où est l’injustice (y compris familiale) s’impose le combat, et qu’à travers notre capacité à refuser naissent souvent les plus bouleversantes transformations existentielles. De la contestation naît le renouveau, du départ forcé la réincarnation, et que dans un monde qui déracine et déplace, le personnage de Maria Angeles nous rappelle avec vigueur qu’il est de notre devoir d’exister là où est notre désir de vivre.

 

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