Entre deux paires de chaussettes en laine et un stage d’accrobranche dans les Cévennes, le Père Noël a gratiné le sapin de Culturopoing de quelques élucubrations cinéphiles. Et pas des moindres ! Deuxième incursion dans le sous-coté V-Cinema par l’éditeur Roboto Films, Lady Battle Cop (1990) est de ces fantasmagories bis qui trouve ENFIN l’écrin blu-ray qu’elle mérite. On vous raconte !

Remise en contexte sémantique : qu’est-ce que le « V-Cinema » ? Abréviation de « vidéo-cinema », le genre désigne ces films qui ont, entre la fin des années 80 et le début des 90 au Japon, esquivé la sortie sur grand écran pour inonder directement la télévision du salon. Les salles désemplissent, les vidéoclubs deviennent les nouveaux hotspots de la cinéphilie et voilà que la Toei flaire la bonne affaire. Le studio investit sur des formats plus courts, irrévérencieusement burnés – des jolies filles, des gros pistolets -, et puis surtout produits à la pelle dans un esprit sériel : jusqu’à quatre films par mois. Autre sortie Roboto Films, Crime Hunter: Bullets of Rage (1989) essuiera les plâtres, et c’est dans la foulée que Lady Battle Cop pétarade. « Mais, pourraient rétorquer nos compères classicistes, si ces films ne sont même pas sortis au cinoche, valent-ils la peine d’allumer sa téloche ? » Oui, et c’est même Julien Sévéon qui le dit : « Si [le direct-to-video] signifie en Occident des productions bas de gamme, cela n’a pas le même sens au Japon où les oeuvres V-Cinema sont […] tournées entièrement en 35 mm et restent un terreau de création et d’expérimentation sans pareil, dans lequel de nombreux grands noms comme Takashi Miike ont travaillé ou travaillent encore. » (Le Cinéma Enragé au Japon, Editions Sulliver, 2005). Suivons le guide !

Alors bon, LBC n’est pas tout à fait une marmite avant-gardiste. Il est même une déclinaison quasi-littérale du Robocop (1987) outre-pacifique. « Sometimes, somewhere » nous annonce le générique, l’organisation criminelle du Cartel fait des ravages jusqu’à mettre le gros bazar dans un laboratoire qui travaille à la création de super soldats. Sauf que la jeune et jolie Kaoru Mikoshiba, joueuse de tennis professionnelle, se retrouve dans les parages et, agressée, violée, meurtrie, elle enfile un peu par hasard le costume de cyborg-héroïne. S’en suit une quête mécanique et vengeresse, où elle va dégommer un à un les membres de la guérilla meurtrière, croisé le fer même avec un gros costaud aux pouvoirs télékinésiques, et puis ramener l’ordre dans la belle ville de Néo-Tokyo. Ça c’est pour le pitch mais, malgré le rythme efficace du métrage et ses quelques moments de gloire, il n’est pas tout à fait l’intérêt principal du film. Le réalisateur Akihisa Okamoto – aux manettes de quelques autres confidentielles nanardises – livre plutôt une ambiance, sorte de déclaration d’amour aux nineties crasseuses et kitschy. Tout y passe : les effets pas très spéciaux, les mélodies archaïquement groovies, les boites de nuit, les catogans, la cocaine, et puis bien sûr cet iconique costume cybernétique dont la caméra se régale sous toutes les coutures.

Au point presque de virer au défilé de mode et à chaque fois que la Lady Battle Cop entre en scène on a l’impression de voir débarquer Dark Vador. « Too much » diront peut-être les puristes, « ENCORE ! » diront les bizarrophiles. Parce qu’on ne s’en lasse tout simplement pas de ces plans interminables : l’actrice Azusa Nakamura a beau jouer au tennis comme ma grand-mère, elle est quand même la plus croquignole des cyborgs ; et puis surtout son attirail est rehaussé de quelques détails que l’on découvre au fil des images. Pêle-mêle : sa petite boucle d’oreille suspendu à son casque, ; ses talons qui lui sous-pèsent la carcasse ; son rouge à lèvre vermeil ; et puis même la main qu’elle dépose sur sa taille quand elle dégaine son famas – je craque. Le personnage est d’ailleurs plus attendrissant que véritablement sexualisé : si l’on devine son plus simple appareil derrière les vapeurs d’une douche calienté – sur fond de saxophone lascif vous vous en doutez -, un autre plan sur le postérieur dénudé de l’ami aux pouvoirs télékinésiques est nettement plus explicite. Point d’orgue de cette exploration graphique : le combat final entre la justicière et le mentaliste, le combat s’achevant dans une explosion de nappes glitchy à se dégoupiller la rétine. Un régal !

Pour prolonger le plaisir, Roboto agrémente ce petit bijou bis de quelques bonus bien sentis. À commencer par la présentation du film par Fabien Mauro : l’historien du cinéma, spécialiste invétéré des productions nippones, livre une une plongée encyclopédique et passionnée dans les différentes influences aux origines de Lady Battle Cop. Il rappelle que la Toei surfe sur une Robocop-mania héritée des USA mais il dresse surtout une généalogie bien plus large au sein même de l’archipel asiatique : la tradition des flics-robots de 8-Man à X-Or dès les années 60 ; l’effervescence du tokusatsu et de ses superhéros fantaisistes d’Ultraman à Kamen Rider ; les chimères robotiques sublimées par Hajime Sorayama ; et forcément Akira, pour son univers dystopique et dont le « Néo-Tokyo » est un hommage direct. Dans le second temps des bonus, la créatrice de contenus Camille Frouin revient sur la figure de la femme cyborg dans les archives cinématographiques, adressant elle aussi une palanquée de références – Ghost in the Shell (1995), Zelram (1991), Robotrix (1991), le merveilleux Lady Terminator (1988) … – avant de se confronter au sujet sensible : Lady Battle Cop serait-elle donc une figure féministe ? Parce que par-delà ses velléités émancipatrices, l’héroïne est d’abord le produit d’une imagination masculine – voire même masculiniste – qui fantasme beaucoup plus qu’elle ne déconstruit. Deux interviews captivantes !
Bref, Roboto tape de nouveau très fort avec cette magnifique ressortie dont il prend grand soin à respecter l’esprit d’origine, avec une restauration idoine qui a juste ce petit zeste de grungy, et même un emballage Blu-Ray qui s’inspire des codes déjantés de la VHS. Merci aux éditeurs indépendants de nous faire vivre et revivre des frissons pareils !

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