Christopher McQuarrie – « Way of the Gun » (2000)

Avant de devenir un fidèle parmi les fidèles de la galaxie Tom Cruise, Christopher McQuarrie fut longtemps appréhendé comme le scénariste oscarisé d’Usual Suspects. Pourtant, initialement, il ne semblait pas se prédestiner au cinéma. Après avoir travaillé quatre ans au sein d’une agence de détectives privés, il tente d’entrer à l’académie du New York City Police Department. C’est à ce moment-là que Bryan Singer, son ami depuis le lycée, le contacte pour écrire le scénario de son premier long-métrage, Public Access (1993). Un coup d’essai remarqué qui récolte le Grand Prix du Jury au Festival de Sundance. Fort logiquement, les deux hommes se retrouvent deux ans plus tard pour Usual Suspects. Triomphe critique et public, immense succès en salles, récipiendaire d’une moisson de récompenses, le film impose au premier plan son réalisateur tout en révélant son auteur, architecte essentiel de cette réussite (et pas seulement pour l’inoubliable twist final). Ce plébiscite ne lui permet pas toutefois de donner le sens qu’il entend à sa carrière. Face à la difficulté à développer ses propres projets (dont un ambitieux biopic sur Alexandre le Grand), il officie dans l’ombre en tant que script doctor. Il aurait notamment joué un important rôle officieux dans le traitement et la réécriture du premier X-Men. Persuadé qu’il a besoin de faire ses preuves et d’obtenir un succès en tant que réalisateur, il suit les conseils d’un certain Benicio Del Toro, rencontré quelques années auparavant au moment d’Usual Suspects et revient au genre dans lequel il s’est fait un nom : le polar. Ainsi naîtra Way of the Gun en 2000. En dépit d’un budget modeste, le film est un échec sans appel, compromettant alors la suite de la carrière de son créateur.  

© 2000 ARTISAN FILM INVESTORS TRUST. Tous droits réservés.

C’est en 2008 que Christopher McQuarrie refait véritablement surface, en retrouvant son complice historique, Bryan Singer et en co-signant le scénario du thriller historique Walkyrie. Un projet qui marque également sa première collaboration avec celui dont il s’apprête à devenir le partenaire créatif privilégié : Tom Cruise. La superstar connaît une baisse de régime. Après le non-renouvellement de son contrat le liant à la Paramount en 2006 et son rachat de United Artists, il n’a pas réussi à rencontrer le succès espéré. Walkyrie amorce le début d’un retour aux sommets. McQuarrie intervient officieusement sur Mission: Impossible – Protocole fantôme (2011) avant de diriger l’acteur sur Jack Reacher (2012). Il œuvre dès lors à l’écriture et la réalisation des quatre derniers opus de Mission : Impossible, en plus de s’impliquer sur les scripts d’Edge of Tomorrow (2014) et Top Gun : Maverick (2022). Il joue ainsi un rôle non négligeable dans la renaissance commerciale de Cruise. En trente ans, son étiquette a changé, il n’est plus perçu comme le scénariste virtuose d’Usual Suspects mais le bras droit de l’une des plus grosses stars qu’Hollywood ait connue. Alors que la saga Mission : Impossible s’est conclue cinématographiquement l’année passée, l’Atelier d’Images a eu l’idée de rééditer son coup d’essai, Way of the Gun, jusqu’à présent inédit en haute-définition dans nos contrées, en Blu-Ray et UHD. L’occasion de (re)découvrir le film un quart de siècle après sa sortie et paré d’une nouvelle étiquette.

Parker (Ryan Phillippe) et Longbaugh (Benicio Del Toro), deux criminels de petite envergure kidnappent Robin (Juliette Lewis) la mère porteuse du bébé d’un couple richissime. Leur plan pour obtenir une rançon déraille assez vite quand Parker commence à éprouver des sentiments pour la future mère et que des gardes du corps et un tueur à gages se lancent à leurs trousses…

© 2000 ARTISAN FILM INVESTORS TRUST. Tous droits réservés

Way of the Gun s’inscrit au sein d’un climat de changement pour le polar, revitalisé par plusieurs cinéastes (Quentin Tarantino et les frères Coen en tête) mais aussi Usual Suspects auquel Christopher McQuarrie avait pris part à un poste essentiel. Des premières réalisations de Guy Ritchie à des films plus méconnus tels que Go de Doug Liman, beaucoup tentent le coup, le genre est fertile. Le film fait également mine de reprendre à son compte une autre figure de style, celle du duo complémentaire, dans un simili buddy-movie. Parker et Longbaugh apparaissent ainsi dès la scène d’ouverture sous les traits de Ryan Phillippe et Benicio Del Toro assis sur une voiture qui n’est pas la leur, garée dans le parking extérieur d’une boîte de nuit. Au loin, face à eux, une foule fait la queue pour entrer. Au milieu de ce monde et de ce brouhaha se distingue un homme et sa compagne incarnée par l’humoriste Sarah Silverman, qui débite un texte jubilatoirement injurieux où les insultes fusent de manière décomplexée. La violence verbale ne tarde pas à virer à la violence physique sauvage et politiquement incorrecte : la jeune femme reçoit plusieurs coups de poings. Cette introduction gratuite et jouissive induit (volontairement) en erreur. C’est la seule séquence du film qui semble directement faire un pas vers une certaine jeunesse et l’époque à laquelle l’ensemble a été tourné, au moyen d’une quête de fun tordu et fondamentalement vaine. Le cadre festif et branché transformé en théâtre de violence laisse les deux héros au sol, roués de coups et passés à tabac. Un détail notable, cette image trouvera un écho dans les plans de fin, avec un degré de violence plus intense. Comme si à travers le périple qui attend nos deux protagonistes rien n’avait changé pour eux si ce n’est qu’ils étaient passés de l’inconséquence à la gravité avec une évolution du degré de violence. Pour l’heure, par leur relative sauvagerie, Parker et Longbaugh sont introduits en figures d’un autre temps en décalage avec un environnement festif et juvénile. Ce prologue en trompe-l’œil précède un générique aux crédits en typographie de machine à écrire telle une manière pour le scénariste devenu réalisateur de poser visuellement sa transition en cours. En découvrant l’équipe qui entoure Christopher McQuarrie, on constate la présence à l’image de Dick Pope, directeur de la photographie britannique connu pour ses collaborations avec Mike Leigh. S’il s’éloigne ici de son cinéma de prédilection, son approche naturaliste crée un mélange étonnant sur ce néo-noir désenchanté aux images sèches et réalistes, fuyant la stylisation ostentatoire. Sa présence indique une volonté de la part du cinéaste de jouer avec les attentes de son spectateur.

© 2000 ARTISAN FILM INVESTORS TRUST. Tous droits réservés.

La reprise du film est amorcée par un changement de décor où les deux hommes réapparaissent en voiture sur fond de grands canyons. On bascule de la ville bruyante à la nature et aux paysages fondateurs de l’Amérique. Christopher McQuarrie indique pour la première fois un désir sous-jacent, celui de relier le film noir à l’autre genre originel du cinéma américain : le western. S’ensuit une exposition maline et efficace, où chaque séquence lance l’intrigue par voie détournée, tout en faisant mine d’être anodine. Le réalisateur privilégie l’élégance et la sobriété formelle à rebours d’une quête d’efficacité. Il se tient également éloigné d’une course effrénée au style, autre tendance alors en vogue. Il se plaît à prendre des contre-pieds assumés avec audace et intelligence à la faveur d’une mise en scène très chorégraphique flirtant avec une approche ponctuellement opératique qu’il creusera ultérieurement sur Mission : Impossible – Rogue Nation. Il élabore une œuvre paradoxale : anti-spectaculaire dans son traitement, réaliste dans sa violence, stylisée dans son épure. À l’image de cette poursuite en voiture entrecoupée d’une fusillade où la crédibilité de la situation prime sur la sidération, privilégiant l’implication du spectateur au désir de l’impressionner. Cette forme sophistiquée où les surcadrages et distances ponctuelles vis-à-vis des personnages sont des outils narratifs à part entière, oriente l’attention sur des détails et couches de récits. Il rompt sciemment, par sa réalisation avec la linéarité elliptique du script. Way of the Gun projette un univers très masculin dans lequel les héros sont totalement désexualisés. En dépit d’allusions à l’homosexualité et de saillies homophobes, notamment dans la bouche de Parker, comme si McQuarrie s’était heurté aux frontières d’un genre encore incapable d’assumer une relation masculine autrement que sous le registre de la provocation, qui ne tolère l’ambiguïté qu’à condition de la nier aussitôt. Les questions de rapports sexuels vont concerner des personnages secondaires et sont davantage liées à des problématiques narratives qu’à une quête de plaisir. Conçu à une époque où ce type de projets se devait d’être sexy, le film de Christopher McQuarrie tort également cette idée. Quant à son duo principal, entre le bavard et le taciturne, quelque chose dissone jusque dans l’interprétation. Le jeu volontariste de Ryan Phillippe contraste avec le charisme flegmatique inné de Benicio Del Toro. Ils sont la face immergée d’un casting de bons acteurs qui ne sont pas tout à fait des têtes d’affiche, au sein duquel on retrouve le monstre James Caan mais aussi Juliette Lewis.

© 2000 ARTISAN FILM INVESTORS TRUST. Tous droits réservés.

Ce premier acte passionnant guidé par l’action précède un deuxième mouvement plus déconcertant et ouvertement verbeux qui prend le risque d’accumuler les personnages secondaires. L’intrigue désormais posée ne progresse plus que par l’action. Le film s’accommode d’un point de scénario où un temps a été donné pour la rançon et dans lequel tout le monde est en attente. Ce deuxième tiers moins fluide tend pourtant à révéler les enjeux thématiques. Parker et Longbaugh sont repositionnés au sein d’un puzzle plus vaste, ils sont de petits criminels contre les tenants d’une multinationale du crime organisé. Toute ressemblance avec l’homme venu du cinéma indépendant aux prises avec les gros studios hollywoodiens, ne doit rien au hasard. Le hors-champ du premier acte prend davantage d’espace dans ce second, les deux anti-héros logent dans un motel miteux tandis que leurs interlocuteurs échangent dans une grande maison luxueuse. Ces deux mondes antagonistes préparent une suite indécise et imprévisible. Le climat de violence latent n’exclut pas des digressions tendres comme lorsque la future mère d’intention (Kristin Lehman) touche l’échographie de l’enfant qui a vocation à devenir le sien sur un grand écran. Christopher McQuarrie invoque de nouveau l’imagerie du Western à la suite d’un échange philosophique sur le métier entre James Caan (vieux briscard qui a compris le système et comment se faire sa place dedans) et Benicio Del Toro. Il les observe en train de se séparer dos à dos, rappelant aux préparatifs d’un duel. Cet acte central prépare une bascule tout en clarifiant le projet de son auteur. Way of the Gun refuse toute velléité pop ou cool mais aussi toute approche autre que le premier degré. Sec et rugueux, il prend à rebrousse-poil les codes du néo-polar dans un exercice de déconstruction faussement vain, où la bascule géographique des États-Unis au Mexique est tout sauf anodine. À l’instar de la trajectoire de ses personnages basculant de l’inconséquence à un cheminement moral, McQuarrie met à plat les ressorts d’un genre pour opérer un virage vers un autre : le néo-western. Il anticipe à sa manière son revival. Il s’inscrit dans une même pulsation souterraine du cinéma américain qui culminera quelques années plus tard avec No Country for Old Men. Dans un bain de sang final ouvertement inspiré de La Horde Sauvage, l’exercice de style apparent révèle un projet plus théorique, interrogeant la dimension cyclique d’Hollywood qui tue et ressuscite perpétuellement ses genres. 

© 2000 ARTISAN FILM INVESTORS TRUST. Tous droits réservés.

Cette fusillade où les cadavres s’empilent est filmée en alternance avec un accouchement contrarié. Il est ainsi ouvertement question de donner la vie au milieu d’un nombre de morts croissant. Christopher McQuarrie investit une violence sèche et des décors qui rappellent le Revenge de Tony Scott. Dans un geste presque poétique, les cris du bébé sont audibles au milieu d’un silence inédit après le vacarme des coups de feu et une intense fusillade. Par-delà le plaisir de spectateur primaire, le cinéaste semble évoquer la gestation contrariée de ce coup d’essai et dessine une allégorie violente d’Hollywood, se posant définitivement en petit malfrat impuissant face à un système indomptable. Le très beau plan final et la réplique qui l’accompagnent induisent un constat d’échec implacable. Ils viennent appuyer cette lecture, critique mais lucide, comme si le cinéaste acceptait sa condition et sa position, prêt à mourir pour ses idées. La naissance malgré tout réussie laisse augurer une pointe d’espoir, une possible renaissance pour la suite. Dans un supplément inédit réalisé pour cette nouvelle édition, Geoffrey Crété d’Écran Large propose une analogie pertinente en disant que le McQuarrie de l’époque avait pour avatar le jeune personnage campé par Ryan Phillippe, et qu’il est devenu avec le temps celui du personnage joué par James Caan. Ce film pensé comme un cheval de Troie n’a pas permis à son auteur de « pirater » le système mais il ne l’a pas empêché non plus d’y faire sa place. Way of the Gun tend à se bonifier à l’aune de son parcours mais aussi des années passantes et des modes changeantes, ses choix n’étant pas conditionnés à une époque. Film mal reçu car mal situé, il apparaît aujourd’hui comme un geste de transition, à la fois testament du néo-noir des années 90 et esquisse du néo-western des années 2000. L’Atelier d’images propose une édition solide techniquement pour remettre ce coup d’essai au goût du jour et le donner à découvrir à de nouveaux spectateurs.

© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).

A propos de Vincent Nicolet

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.