Lors de la 48ᵉ édition du Festival international du court-métrage de Clermont-Ferrand, nous avons rencontré deux membres du Jury national. L’acteur Slimane Dazi, interprète marquant chez Jacques Audiard dans Un prophète, visage fidèle du cinéma d’auteur (Rengaine, Les Derniers Parisiens) ou apparition remarquée chez Jim Jarmusch (Only Lovers Left Alive), il est aussi un passionné de court-métrage. Il en a tourné près de cent cinquante en vingt-cinq ans. Un territoire qu’il revendique comme un espace de liberté.
Nous avons également échangé avec la scénariste Delphine Agut, récompensée d’un César pour L’Histoire de Souleymane. Celle qui a fait ses armes dans le court-métrage notamment via ses collaborations avec la réalisatrice Annarita Zambrano montre combien ce format peut être un tremplin créatif, un espace d’expérimentation et un terrain d’expression directe et intense.
Slimane Dazi

©Emma Da Silva
On peut lire que vous avez tourné près de 150 courts-métrages en 25 ans.
S.D : J’en ai tourné plus que ça, et je continue. Parce que c’est du cinéma. C’est un format qui est complètement différent du long-métrage. C’est une manière de faire des rencontres avec des cinéastes, jeunes ou moins jeunes, dans un temps très court mais avec une intensité presque équivalente à celle du tournage d’un long-métrage.
Qu’est-ce que le court vous permet en tant qu’acteur, que le long ou la série permettent moins ?
S.D : Il y a quelque chose de l’ordre de l’échange dans la liberté d’action, que ce soit dans le jeu, dans la préparation, en amont, en aval et pendant. Il y a une fluidité qu’on ne retrouve pas dans le long. On ressent beaucoup moins la barrière de l’économie et des finances. Et surtout, les personnages qu’on me propose en court ne sont pas ceux qu’on me propose en long. Je ne dirais pas que les rôles en long sont stéréotypés, je me bats contre ça, mais ils restent souvent les mêmes : le grand frère, le père, le type taciturne, le flic brisé, le voyou. À l’inverse, dans le court, j’ai tout fait : avocat, ministre, président, général, amant… J’ai exploré des territoires qu’on ne m’ouvre pas ailleurs.
Vous avez parfois accompagné des cinéastes du court au long métrage ?
S.D : Pas tant que ça. J’ai travaillé avec Meryem Benm’Barek : j’ai tourné presque tous ses courts, sauf Jennah. Elle a réalisé ensuite son long-métrage, Sofia, et elle s’est passée de moi. Puis son deuxième long aussi. C’est comme ça, c’est la vie, il n’y a pas de soucis. En dehors de Hamé et Ekoué, avec qui j’ai fait Les Derniers Parisiens et Rue des dames, je n’ai pas beaucoup d’exemples de passages du court au long. Ce n’est pas automatique.
Qu’est-ce que représente le Festival de Clermont-Ferrand dans votre parcours ? Plusieurs de vos films ont été sélectionnés ici et primés. C’est un festival qui célèbre le court d’une manière très dense.
S.D : Ce que représente Clermont-Ferrand pour le court, c’est Cannes. Ça pourrait être Berlin, ça pourrait être Venise : c’est le Graal. C’est l’un des plus grands festivals de courts-métrages au monde. C’est clair et net en termes de qualité, c’est hyper qualitatif. Et ce n’est pas seulement honorifique d’être ici : c’est important de l’avoir sur sa carte de visite.
Qu’est-ce que cela représente pour vous d’être aujourd’hui juré dans ce festival ?
S.D : Il me semble que c’est le premier festival de court-métrage que je fais en tant que juré. J’en ai fait beaucoup pour le long : Namur, Moulin, Genève… Beaucoup. Mais là, c’est une première. Ça veut dire que je suis heureux d’être reconnu dans le cadre de ce festival prestigieux, même, et justement, parce que c’est un festival de court-métrage !
Y a-t-il une différence entre l’acteur que vous êtes, qui choisit un rôle, et le spectateur que vous êtes aujourd’hui, juré, qui devra défendre certains films ?
S.D : Oui, il y a une vraie différence. J’essaie de mettre de côté mon professionnalisme et de garder une forme d’innocence, de spontanéité dans mon regard sur les courts que je vais voir. Bien sûr, je reste attentif aux outils artistiques que ce soit le jeu, la réalisation, la mise en scène, le montage, la musique… mais j’essaie de retrouver un regard d’enfant, comme lorsque j’étais cinéphile à 12 ans. Dans les délibérations, le professionnel ressortira sans doute. Mais je pense que c’est l’âme de l’enfant, touchée par tel ou tel projet, qui se battra pour les défendre.
Vous avez tourné beaucoup de courts. Avez-vous senti une évolution, en France, dans la manière dont ils sont produits ? Le système vous semble-t-il stable ou fragilisé ?
S.D : Sur le court, je trouve qu’en France on est assez préservés. Il y a un grand professionnalisme, sans que tout soit complètement conditionné par l’argent, les apports ou les financements. Cela reste un espace, plus qu’un objet, où l’on laisse une vraie liberté à l’auteur, au cinéaste, pour faire son casting comme il le souhaite, trouver les bons décors et le bon timing, selon les moyens bien sûr, pour réaliser son film comme il l’entend. J’ai tourné quelques courts à l’étranger, à Londres, en Algérie, en Grèce et je trouve que le format y existe beaucoup moins qu’en France. Ici, le court est un format à part entière. C’est du cinéma. Un film à part entière. Et c’est un lieu de rencontre avec des cinéastes. Il faut que ça continue et surtout pas que ça s’arrête.
Delphine Agut

©Emma Da Silva
Quelle place occupe le court-métrage dans votre parcours ? J’ai vu que vos premiers prix en tant que scénariste concernaient des courts.
D.A : Les courts-métrages ont été très importants pour moi. Je n’ai pas fait d’école de cinéma, mais j’ai fait mes gammes dans le court. Ça m’a permis d’apprendre, de voir ce qui marchait ou pas, de faire des erreurs. Et c’est ça que je trouve formidable dans le court-métrage : on peut se tromper.
Vous avez surtout travaillé avec la même réalisatrice, Annarita Zambrano, que vous avez suivie ensuite sur certains de ses longs ?
D.A : Oui, tout à fait. J’en ai fait deux autres avant, qui relèvent un peu de ma « préhistoire ». C’étaient des courts très artisanaux. Dont un, pour la petite histoire, qui a fini dans une collection qui s’appelait « Court mais gay », intitulé Contradictions, une histoire homosexuelle, un peu à la David Lynch, autoproduite. Il n’a donc pas vraiment circulé.
Continuez-vous à écrire pour le court ? Qu’est-ce que ce format permet en termes d’écriture que ne permet pas le long ?
D.A : Aujourd’hui, les formats courts, pour moi, sont plutôt liés aux séries. Je me sens un peu loin de l’écriture d’un court métrage autonome. Par habitude, il y a un formatage, soit vers le sériel, soit vers le long-métrage. Des questions de rythme, de déploiement d’histoire, d’envie aussi. En ce moment, j’ai besoin que les récits prennent un certain temps. Je ne pense plus en formes courtes « one shot ». Mais ça peut revenir.
Vous avez également été programmatrice de festivals. C’étaient des festivals de courts ou de longs ?
D.A : Les deux. Je participais à la sélection, y compris des films courts. C’est aussi pour cela que je venais à Clermont il y a longtemps, pour en découvrir. J’en ai vu énormément : j’ai notamment pris part à la sélection à Festival Premiers Plans d’Angers, pour les premiers films européens et français ainsi que des films d’écoles… Il y a eu une période où j’en ai vu beaucoup. Ces dernières années, moins. Donc je suis très contente d’être ici et d’en revoir.
Que vous inspire votre rôle de jurée cette année ?
D.A : Je suis ravie, parce que c’est très stimulant. Étant moi-même d’un point de vue d’écriture loin de ces formes, je trouve qu’il y a quelque chose de passionnant. Le court-métrage permet de s’emparer de sujets et de les traiter de manière très frontale, très directe. Sur un long-métrage, il faut tricoter une histoire et y aller de façon plus subtile. Avec Annarita Zambrano, par exemple, dans ses courts, on a pu traiter des sujets de manière très frontale. Dans À la lune montante (2009), on parlait du désir d’enfant de façon très directe, plus que ce qu’on pourrait faire dans un long. De même que son premier court, La Troisième fois (2006), tourné en plan-séquence, montrait une jeune femme dénonçant un viol sans être réellement entendue par la police. On traitait uniquement cela, c’était frontal et, je l’espère, impactant. Dans un long-métrage, on ne peut pas être dans l’impact permanent pendant une heure trente. C’est ce que je trouve très stimulant dans le court.
Qu’est-ce qui distingue la scénariste que vous êtes de la spectatrice jurée que vous êtes cette semaine ? Les mêmes choses vous attirent-elles ?
D.A : Oui, je crois. J’écris des choses que j’ai envie de voir comme spectatrice. Que je sois jurée ou non, les goûts restent les mêmes. Il faudra les défendre, bien sûr. Comme j’ai beaucoup participé à des sélections de festivals, j’ai l’habitude d’avoir ce double regard. Mais au fond, les envies sont cohérentes.
Vous pourriez néanmoins être sensible à des choses que vous n’écririez pas vous-même ?
D.A : Bien sûr. Il y a des choses qui vont me séduire précisément parce que je serais incapable de les traiter moi-même. Mais nous venons à peine de commencer les projections, donc on verra.
Diriez-vous que le court-métrage d’aujourd’hui est différent de celui dans lequel vous avez fait vos débuts ?
D.A : Je ne suis plus tellement dans le milieu du court-métrage, je ne me rends pas compte des conditions de fabrication. En revanche, j’ai vu beaucoup de courts pour un comité de sélection des César cette année, et j’ai trouvé énormément de choses formidables. Je ne saurais pas dire si c’était « mieux » avant, mais c’est très stimulant. J’ai toutefois l’impression que c’est peut-être un peu plus difficile à monter en production aujourd’hui. À une époque, cela se faisait assez vite.
On pourrait penser qu’il n’a jamais été aussi facile de faire un film, avec les outils actuels…
D.A : Oui, pour tourner, peut-être. Mais pour le circuit de production, les financements régionaux, le CNC… J’ai le sentiment que c’est plus compliqué qu’avant.
Vous évoquiez les César. Qu’est-ce que celui que vous avez reçu pour L’Histoire de Souleymane a changé dans votre parcours ?
D.A. : Ça m’a fait très plaisir. Ça a validé les choix que j’avais faits comme scénariste, les films que j’ai choisis d’accompagner. C’est un encouragement fort. Je pense que mes interlocuteurs et interlocutrices, ceux et celles avec qui je travaille, le perçoivent aussi ainsi. En termes d’exposition, ça change quelque chose. Les scénaristes sont souvent derrière la caméra. Là, il y a eu un coup de projecteur. Ça fait une différence.
Vous travaillez de nouveau avec Boris Lojkine sur une série ?
D.A. : Nous sommes en train de l’écrire. Elle n’est pas encore tournée. On espère un tournage d’ici la fin de l’année.
Propos recueillis le samedi 31 janvier 2026. Un grand merci à Laura Thomasset pour avoir rendu ces entretiens possibles ainsi qu’à Slimane Dazi et Delphine Agut pour leur disponibilité.
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