Jaroslav Papoušek – « La famille Homolka » 

 

Deuxième long métrage d’un cinéaste encore méconnu en France, que la restauration proposée par Malavida permet de redécouvrir en salle, La famille Homolka, réalisé en 1969, se situe au croisement de deux héritages décisifs : celui du Printemps de Prague et celui d’un cinéma tchèque en pleine effervescence. Jaroslav Papoušek y prolonge un parcours d’abord marqué par l’écriture, lui qui fut l’un des scénaristes essentiels de Miloš Forman et d’Ivan Passer, collaborant notamment à L’As de pique, Au feu les pompiers ou encore Éclairage intime. 

Homme de mots, Papoušek pense pourtant son film en termes d’espace. L’univers qu’il construit est soumis à un mouvement constant de rétrécissement. L’ouverture, apparemment bucolique, dans une nature baignée de lumière estivale, annonce déjà cette tromperie : la liberté et la volupté s’y révèlent immédiatement contrariées. Un dialogue savoureux en condense l’illusion :

– Qu’est-ce que les gens demandent de plus? Alors qu’il suffit d’un peu de calme pour être heureux? 

-T’as raison. Le calme, c’est ce qui manque le plus, ces temps-ci. 

-Je vais te dire, si c’était à moi de décider, j’enverrais les gens ici, tous, de force!

La promesse d’harmonie se défait presque aussitôt. La dissonance devient cacophonie, la circulation s’emballe, les corps s’agitent sans direction claire. La fuite s’impose comme un réflexe collectif, aussitôt contredit. C’est la débandade, dans tous le sens du terme. Le langage lui-même glisse : de « la nature est un temple » à « même dans la forêt, on n’est pas tranquille. J’hallucine » (on est sensible à la qualité des sous-titres qui actualisent sans trahir la finesse des dialogues).

Très vite, le film bascule vers un huis clos quasi intégral. L’espace se referme, et l’exiguïté des lieux, loin de produire de l’intimité, engendre une promiscuité étouffante. Portes qui claquent, se ferment, se verrouillent : l’enfermement n’est plus un cadre, mais une condition. Les troncs d’arbres des premières scènes formaient déjà moins un refuge qu’un écran opaque, empêchant de comprendre le monde sans pour autant protéger de ses assauts.

Dans cet espace resserré, le dialogue occupe désormais le premier plan. Le film, qui semblait d’abord frôler le muet par son attention aux gestes et aux situations, se laisse progressivement envahir par la parole. Il ne reste bientôt plus que cela : des échanges incessants où le langage ne permet ni de comprendre ni de résoudre quoi que ce soit. Tandis que les adultes se disputent (le couple des grands-parents, interprété avec beaucoup de brio par Marie Motlová et Josef Sebánek; le couple des parents, joué par Frantisek Husák et Helena Ruzicková), les enfants (interprétés par les fils jumeaux de Milos Forman) font des bêtises et se racontent des histoires. Les saillies drolatiques abondent. En trois répliques, on dresse un état des lieux politique, culturel, et personnel sans appel:  

 -Comme je dis toujours, le fondement de l’État, c’est la famille. 

-Tu ne l’as jamais dit, tu as dû le lire quelque part. 

-Tu m’as déjà vue lire ? 

Cette parole proliférante alimente un petit théâtre de l’absurde, sans éclat ni noblesse, car «si c’était du théâtre, ce serait peinard. C’est pas du théâtre quand on vit dedans (…).Tu crois que Roméo aurait donné des coups de pieds dans une porte? ».    

L’absurde est l’expérience quotidienne de personnages enfermés dans un monde fou: « c’est un vrai asile de malades, ici », entend-on. Un avant-gout de Vol au-dessus d’un nid de coucou, en somme. 

La fuite empêchée s’impose comme le grand motif du film: portes fermées, vol de chaussures, tentatives avortées. « Écoute, ça fait trente-cinq ans que je m’enfuis et je suis encore là. Tu ne vas pas t’enfuir, toi non plus » dit le père à son fils. Comme la parole,  les corps tournent en rond dans l’espace clos. À cet enfermement spatial et langagier répond un refus radical de toute transcendance. Rien, dans La famille Homolka, ne permet de s’élever ni même de se divertir. La chair est fort triste, il n’y a pas de livres et même la télé est en panne. Les objets symboliques sont systématiquement désamorcés : le violon ne produit pas de musique, mais des mugissements de vache ; le crucifix reste obstinément de travers.  Le sacrifice qu’il célèbre  est disqualifié:  «Ça ne vaut pas la peine. Essaie plutôt d’éviter », conseille le grand-père à son petit-fils. De grandeur tragique ou christique il ne saurait être question. 

Ne reste alors que la répétition des gestes et des conflits : on refait les lits, on cuit les escalopes, on les brûle, on se dispute à l’infini. L’affinité des hommes pour les lits évoque plus la pesanteur du patriarcat que la jouissance, qui est constamment refusée aux personnages ; la tendresse affleure parfois, sans jamais pouvoir vraiment se partager. La saisissante scène finale résume cette logique : la discorde fait désormais partie de la chorégraphie, promise à une répétition infinie.

La famille Homolka observe ainsi, avec une cruauté douce et un humour constant, l’impossibilité de fuir — l’espace, les autres, soi-même. Le constat est sombre et il est impossible ne pas y voir une métaphore politique, mais le film demeure une comédie pure. Son grand point fort est de ne jamais porter un regard méprisant sur ses personnages, dont la médiocrité même est attachante. Preuve en est que l’on a ensuite retrouvé les Homolka, portés par un grand succès populaire en Tchécoslovaquie, dans deux autres longs métrages de Papoušek: Hogo Fogo Homolka (1970) et Homolka a tobolka (1972). 

 

La famille Homolka, 1969

Version restaurée, Noir et blanc, 1h20

Sortie en salles le 25 février 2026

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A propos de Noëlle Gires

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