Troisième salve de sorties en Blu-Ray et DVD consacrés à la foisonnante filmographie de Josiane Balasko chez Rimini Editions. Ce sont cette fois une sympathique comédie dans laquelle l’actrice tient l’un des rôles principaux et sa deuxième réalisation aux accents de polar qui sont mises à l’honneur.
Signes extérieurs de richesse de Jacques Monnet (1980)
Après avoir fait une apparition dans le premier long-métrage de Jacques Monnet, Clara et les chics types, Josiane Balasko retrouve le réalisateur pour une comédie romantique et satirique intitulée Signes extérieurs de richesse. La comédienne sort tout juste du légendaire Père Noël est une ordure (qui essuie un revers au box-office, rappelons-le) et entame une seconde phase de sa carrière tournée vers l’émancipation de sa bande du Splendid. Bien décidée à cultiver son image de jeune femme gauche et mal dans sa peau qu’elle inaugura avec Les Hommes préfèrent les grosses, elle côtoie pour l’occasion deux poids lourds du cinéma français, Jean-Pierre Marielle et Claude Brasseur. Écrit par Monnet et Alain Godard, scénariste fidèle de Jean-Jacques Annaud, Balasko interprète Béatrice Flamand, une inspectrice des impôts chargée de contrôler Jean-Jacques Lestrade, dit Gigi (Brasseur), un vétérinaire dont la clinique est florissante. Quelque peu oublié, ou tout du moins minoré, non sans raisons, le film prouve néanmoins à quel point le cinéma populaire hexagonal pouvait être en parfaite connexion avec les problématiques de son époque.

Signes extérieurs de richesse © Rimini Editions
Un premier constat s’impose, Signes extérieurs de richesse est une comédie étrange. Ses ressorts de romance entre deux figures que tout oppose, surviennent trop tard pour convaincre pleinement. Pas franchement drôle malgré de bons dialogues (« Quand je pense qu’un homme comme lui est assujetti à la TVA »), et des idées bien trouvées, tel ce mystérieux informateur au pied beau, sorte de Deep Throat qui aiguille les ultra riches afin de leur éviter de payer leurs impôts. Le film doit en revanche ses qualités à l’abattage irrésistible de son casting. Josiane Balasko, presque effacée, loin de son explosivité habituelle, confie d’ailleurs dans son interview présente en bonus, que son personnage n’était pas écrit pour faire rire. Par conséquent, elle se met en retrait et fait la part belle à ses camarades. Surtout, si elle retrouve certains fidèles (Roland Giraud ou Xavier Saint-Macary, acteur découvert chez Alain Cavalier et vu dans Les Hommes préfèrent les grosses), elle côtoie ici une tout autre famille de cinéma. À l’instar de Papy fait la résistance, la jeune garde de l’humour partage l’affiche avec des acteurs : Claude Brasseur, alors en pleine période polar (La Crime, Légitime violence), cabot en diable, et Jean-Pierre Marielle, qui sort tout juste de Coup de torchon et Asphalte, tout en flegme. Ce dernier hérite d’ailleurs des séquences les plus réussies, qu’il résume le déroulé d’un contrôle fiscal à l’aide d’un flipper, ou fasse passer Lestrade pour un héros de la guerre d’Indochine dans un exercice grandiloquent de mauvaise foi. Le représentant officiel du français moyen des années 70 chez Joël Séria, devient Jérôme Bouvier, chantre de la magouille, des petits arrangements avec la légalité, mêlant même son jeune fils à l’arnaque dans un running gag hilarant. Là où le long-métrage vise juste, c’est dans sa peinture d’une époque qui va définitivement faire basculer la politique et l’économie française.

Signes extérieurs de richesse © Rimini Editions
Comme Les Hommes préfèrent les grosses et Nuit d’ivresse, également sortis chez Rimini, la comédie se pose en prise directe avec les mœurs et modes d’une décennie encore balbutiante. Certes, cet ancrage temporel engendre quelques touches de mauvais goût propres aux 80’s, tel l’infernal thème chanté par Johnny Hallyday himself, écrit par Eric Bonard des Musclés et Pierre « Bamba triste » Billon (tout un programme). Les rôles féminins ne sont pas en reste, entre scènes de nudité gratuite toutes droits sortis d’une émission de Stéphane Collaro et rôles de trophées pour le protagoniste. Ces bémols mis à part, Signes extérieurs de richesse ausculte habilement cette phase de bouleversement politique et social. Il n’est pas anodin que celui-ci soit sorti en 1983, année du tournant de la rigueur, deux ans après l’arrivée de la gauche au pouvoir. Le RPR se retrouve évoqué au cours de discussion et une intervention télévisée de Laurent Fabius interrompt même un moment intime entre Lestrade et l’un de ses conquêtes. Dans cette France qui ne tardera pas à ériger en Bernard Tapie un exemple à suivre, le vétérinaire parti de rien est un exemple de réussite qui s’affiche même dans les pages de Paris Match. Introduit alors qu’il joue au golf, il est un nouveau riche qui aime le clinquant, le tape-à-l’œil, à l’image de son appartement rococo et high tech. Ce culte de la réussite financière, du businessman ultra libéral, dont les avatars tardifs sont encore à la tête de l’Etat, est observé sans la moindre admiration, au contraire. Acerbe, le long-métrage dépeint une bourgeoisie mortifère, sans goût ni empathie, capable, par exemple, de faire tuer des chiots à peine nés car ils ne semblent pas assez « de race ».

Signes extérieurs de richesse © Rimini Editions
Totalement déconnecté des réalités, ne sachant même pas combien d’argent possède son compte en banque, Gigi pense ne rien craindre de son contrôle fiscal, allant même jusqu’à fêter l’événement comme un rite de passage. Face à lui, son nouveau milieu, parfaitement au courant des fraudes qui le concernent, se révèle gangréné par la paranoïa et la lâcheté. Au moindre signe des inspecteurs, présentés avec malice comme de véritables détectives privés, cette classe de nantis foncièrement individualiste abandonne tout contact avec le contrôlé. L’amitié n’a que peu de valeur dans la haute. Bouvier, lui, se pose en anti-Robin des Bois, toujours prêt à falsifier des livres de comptes pour sauver les plus riches. Sans diplôme, il se revendique comme « expert en comptabilité », terme que l’ordre des experts comptables a d’ailleurs fait sien depuis le film afin de définir les fraudeurs. Des escrocs respectables en somme qui n’ont rien à envier à une classe moyenne obsédée par l’argent où la solidarité n’a que peu droit au chapitre et qui ne songe qu’à sauver ses maigres intérêts, quitte à tricher, à son niveau, avec le fisc. Roland Giraud et Charlotte de Turckheim campent un couple sympathique mais dont le mari n’hésite pas à organiser un faux divorce et à sous-louer une minable chambre de bonne vétuste à Béatrice. Celle-ci se pose en modèle de vertu, voyant son métier comme un sacerdoce, une manière de rétablir un semblant de justice sociale. Celle-ci reconnaît en Lestrade quelques restes de ses origines modestes, vestiges d’humanité qui ancrent définitivement le film dans un propos, peut-être caricatural, mais salvateur.
Les Keufs de Josiane Balasko (1987)
Deux ans à peine après Sac de nœuds (1985), une première expérience de réalisation accueillie tièdement par le public et qui ne lui avait pas donné pleinement satisfaction, Josiane Balasko repasse derrière la caméra. Entre-temps, Nuit d’ivresse, qu’elle a écrit, et Les Frères Pétard, ont rencontré le succès au box-office, confortant la popularité de l’actrice et la plaçant en position d’autrice désormais sollicitée. C’est ainsi qu’elle est approchée par le producteur Jean-Claude Fleury, qui lui soumet un scénario signé Christian Biegalski et Jean-Bernard Pouy. Le premier a notamment épaulé Gérard Jugnot lors de son passage à la réalisation avec Pinot simple flic et Scout toujours. Le second, figure du néo-polar, relance dans les années 1980 la collection Série Noire avant de contribuer, dans la décennie suivante, à la création du Poulpe. Récompensé pour Nous avons brûlé une sainte et La Pêche aux anges, Pouy signe avec ce qui deviendra Les Keufs son premier script pour le cinéma. Balasko est chargée de retravailler cette matière sérieuse pour l’infléchir vers l’humour et l’inscrire dans un registre plus spécifique : celui de la comédie policière. Pour comprendre l’état du genre dans les années 1980, il faut mesurer où en est alors le polar français. Le modèle des années 1970 (sombre, masculin et fataliste) façonné par Jean-Pierre Melville, Alain Corneau, Georges Lautner ou Henri Verneuil, s’essouffle. La décennie 80 tend à d’autres représentations plus hybrides. Si la veine populaire a depuis longtemps trouvé son incarnation dans la série du Gendarme, c’est surtout le succès des Ripoux de Claude Zidi en 1984, triomphe commercial doublé d’une consécration aux César, qui acte le déplacement du polar vers une forme plus ironique et plus ouvertement comique. Dans le même temps, le buddy movie s’impose outre-Atlantique, de 48 Heures à L’Arme fatale, imposant un imaginaire viril fondé sur la complémentarité masculine et la surenchère spectaculaire.

Les Keufs © Rimini Editions
L’intelligence de Balasko consiste à investir ce moment de mutation pour en explorer les angles morts : la place des femmes dans l’institution policière, mais aussi celle des personnages racisés, rarement situés au centre du récit. Elle ne se contente pas de pénétrer un genre populaire, elle le fait au moment précis où celui-ci se cherche un nouveau visage, en exploitant ses lignes de fracture. Réticente à revenir à la mise en scène, elle accepte pourtant, faute d’autre réalisateur pour prendre en charge le projet, soit une situation qui rappelle celle rencontrée sur Sac de nœuds. Cette deuxième réalisation marque un élargissement de son horizon cinématographique. Elle collabore pour la première fois avec le directeur de la photographie Dominique Chapuis, compagnon de route de Jean Eustache (La Rosière de Pessac), Claude Miller (L’Effrontée, La Petite Voleuse), Jean-Luc Godard (Six fois deux) ou Claude Lanzmann (Shoah). Elle renouvelle également son casting en accueillant de nouveaux visages : Isaach de Bankolé, Jean-Pierre Léaud, Ticky Holgado, a priori éloigné de ses racines cinématographiques. Elle incarne l’inspectrice de police, Mireille Molyneux, qui traque sans relâche les réseaux de proxénétisme. Pour se venger, l’un de ceux qu’elle poursuit l’accuse de corruption. Deux inspecteurs de l’Inspection générale sont alors chargés de la surveiller jour et nuit, faisant d’elle à la fois sujet d’enquête et objet de suspicion.

Les Keufs © Rimini Editions
L’introduction prend à rebours les codes du registre, par un enchaînement de détails en gros plans (rouges à lèvres, yeux). Le glamour laisse place au pistolet. L’apparat n’est pas séduction, mais attribut professionnel. L’actrice met en scène son entrée dans son rôle et son costume, elle place l’action au cœur de cette mise en place. Le décor, une France périphérique, rappelle au cadre de l’intrigue de Sac de nœuds. Les prostituées en bord d’autoroute, le bitume, la réalisatrice s’éloigne du glamour induit dans les premières secondes pour nous immerger dans une opération en cours (elle tente de coincer un mac), sans intronisation préalable. Cette manière de rentrer dans le vif mêle audace et confusion (qui est qui ? qui fait quoi ?), bons mots et coups de savate. Néanmoins, en dépit du sérieux de la situation (la violence guette), Josiane Balasko semble faire un pas vers les tropes du cinéma populaire français à l’instar du duo mal assorti composé par Isaac de Bankolé et Ticky Holgado, dont les maladresses partiellement fantaisistes détonnent dans l’écrin plutôt réaliste. Les deux hommes dévoilent aussi un goût du comique de répétition, pas toujours idéalement dosé, flirtant avec la redondance. Le burlesque n’est pas ici une affaire de complémentarité masculine, mais d’irruption féminine. Sur cet humour plus visuel, c’est la comédienne elle-même qui emporte le morceau, dans sa manière de dégainer les coups sans sommation, telle une bourrine ou adresser des gifles précédé d’élan bien senti à des maquereaux. Chercherait-elle à se fondre davantage dans le moule de la comédie traditionnelle, quitte à perdre en singularité ?

Les Keufs © Rimini Editions
Passé cette entrée en matière, elle délaisse son costume et sa perruque pour avancer plus au naturel, avec une silhouette et un look qui tendent à la positionner en version féminine de Coluche, Josiane Balasko promène sa gouaille frondeuse avec un certain plaisir appuyé par des répliques explicites. Son entrée au commissariat, filmée en travelling au milieu d’une faune exclusivement masculine ponctuée d’un jubilatoire « Salut les couilles ! » ou sur un ton dépité plus tard un « monde de mecs ». Pour autant ce personnage progressiste qui détonne au sein de son environnement professionnel mais aussi des lieux qu’elle arpente pour les besoins de son enquête (un PMU par exemple), n’est pas exempt de tout reproche. Elle est victime des préjugés des autres mais aussi des siens, notamment dans son incapacité à concevoir qu’une personne de couleur puisse faire partie de la police, ce qui l’a conduite à commettre une erreur. Elle symbolise une France changeante et simultanément freinée dans ses avancées. Elle incarne une modernité imparfaite. En ce sens, le film est un instantané d’un pays que les années Mitterrand n’ont pas changé en profondeur. On constate néanmoins une évolution du curseur comique. Balasko ne supprime pas les stéréotypes, elle en déplace la fonction comique. Le rire ne vise plus l’altérité, mais la norme. Les remarques et allusions racistes ou misogynes ne sont plus des sources de rires, les gags sont alimentés par le refus des personnages de les accepter. Ainsi, elle se rapproche de la comédie française traditionnelle tout en imposant discrètement plus ou moins discrètement des spécificités.

Les Keufs © Rimini Editions
Les Keufs avance sur deux dynamiques de récits mais ne parvient jamais à faire dialoguer pleinement ses deux élans. L’intrigue de fond assez sombre et aux accents violents, un proxénète kidnappe l’enfant d’une de ses prostituées pour la retrouver et se venger, soit presque une version franchouillarde de Vice Squad, n’occupe qu’aléatoirement le centre du long-métrage. Partiellement délaissée avant de revenir au premier plan dans les dernières minutes, elle cède sa place à une romcom mixte plutôt attachante entre les deux personnages principaux qui fragilise cependant la tension. Les deux registres ne se nourrissent qu’insuffisamment entre eux, la farce est contrariée par la gravité du polar et le polar est allégé par des ressorts comiques, la romance quant à elle doit affronter un running gag où on leur demande leurs papiers : ils sont l’un et l’autre l’incarnation concrète de changements dans la société française, bien qu’ils doivent encore s’en justifier. Finalement Josiane Balasko fait le constat que ce genre si populaire est à l’image du pays, prisonnier de vieux réflexes avec lesquels il faut composer ? Si elle ne peut pas le modifier en substance, elle peut néanmoins remodeler son apparence et cela passe en partie par son casting. Pari gagnant avec Jean-Pierre Léaud qui dévoile une folie comique inattendue ou le charismatique Isaac de Bankolé moins immédiatement à l’aise avec le comique pur, qui tient cependant un appréciable premier degré. Derrière la dimension récréative, Les Keufs dessine les contours d’une veine qui deviendra à la mode dix ans plus tard avec le premier Taxi, plus spectaculaire mais aussi nettement plus rétrograde socialement. Ce n’est peut-être pas une réussite pleinement aboutie, il constitue en revanche le symptôme précieux d’un moment où la comédie française tente, sans toujours y parvenir, d’accompagner les mutations sociales qui la traversent. L’édition proposée par Rimini s’accompagne d’une interview inédite de Josiane Balasko qui revient avec enthousiasme sur le film, disant s’être bien amusée, parlant de sa découverte d’Isaac de Bankolé dans Black Mic-Mac ou du pari Jean-Pierre Léaud qui avait eu des démêlés avec la justice, l’éloignant des plateaux de cinéma.
Disponibles en Blu-Ray et DVD chez Rimini Editions.
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