Dans l’immensité minérale du nord chilien, un village de mineurs semble figé dans une austérité presque mythologique. Baraquements épars, poussière ocre, communauté masculine structurée par la rudesse et la loi implicite du plus fort : le décor convoque d’emblée l’imaginaire du western. Mais au cœur de cet espace aride surgit un contre-monde. Derrière une façade sans éclat, Mama Boa dirige un cabaret de travestis qui fait figure de saloon inversé : non pas lieu de domination virile, mais enclave de solidarité et de flamboyance.

Le film travaille ainsi les codes du genre pour mieux les déplacer. Au lieu du duel au revolver, il propose des affrontements chorégraphiés ; au lieu du shérif, une matriarche protectrice ; au lieu de la conquête territoriale, la défense d’un espace fragile, menacé par l’hostilité environnante. Les performeuses — toutes affublées de noms d’animaux — composent une communauté soudée où la féminité, loin d’être assignée, est revendiquée et stylisée. Parmi elles, Flamant rose, blonde hiératique aux jambes “nordiques”, élève Lidia, 11 ans, enfant métisse déposée un matin sur le seuil du cabaret.

C’est le regard de la gamine qui structure la mise en scène. Le procédé ne vise pas l’attendrissement du spectateur mais construit un véritable dispositif : l’espace marginalisé devient centre du récit, et ce qui est désigné comme déviant acquiert une pleine légitimité affective. La caméra embrasse généreusement cette perspective. Le cabaret n’est pas filmé comme un refuge pittoresque, mais comme une microsociété régie par ses propres rituels, ses propres hiérarchies, et surtout sa propre éthique du soin.

L’action se situe au début des années 1980, alors que le sida ravage le Chili. Le terme pourtant n’est jamais prononcé : il circule sous la forme d’une rumeur, d’une “peste” que l’on prétend transmissible par le regard amoureux. Ce déplacement vers la fable permet au film d’articuler peur collective et fantasme moral. La contagion devient métaphore du désir, et la stigmatisation révèle la mécanique archaïque du bouc émissaire. Les corps des travestis concentrent les angoisses du village, comme dans le western classique où la communauté se ressoude en désignant l’ennemi intérieur.

La scène inaugurale — l’agression de Lidia, traitée de “pestiférée” — fonctionne comme un déclencheur dramatique. La riposte orchestrée par Mama Boa et ses protégées rejoue sur un mode carnavalesque la scène de la vengeance : talons hauts et mini-jupes remplacent les éperons, mais la logique d’honneur demeure. Le film assume cette théâtralité et la détourne : la bravoure n’est plus virile, elle est collective et queer. La menace d’une fin tragique plane, mais elle n’abolit jamais l’élan combatif des héroïnes. « Je ne veux pas mourir; je ne supporterai pas de vivre en enfer sans toi» dit Flamant rose à sa fille, dans une des plus belles répliques du film.

 

 

Si les motifs sont crépusculaires, l’énergie queer du film (qui évoque l’Almodovar des débuts) et ses géniales trouvailles de mise en scene en font une oeuvre solaire. L’hybridité de genre, partout présente, mène de metamorphose en métamorphose. Western, récit d’initiation, comédie fantastique: Le mystérieux regard du flamant rose est tout cela. Le motif du regard contaminant donne lieu à des séquences qui oscillent entre slapstick et onirisme. Dans un moment délectable, une partie sensuelle de colin-maillard met en scène la capitulation progressive des hommes venus punir : l’affrontement cède à l’attirance, la vindicte à la tendresse. Le duel se mue en conversion.

Ce basculement constitue l’enjeu central du film : déplacer le regard. Faire voir, derrière la peur et la rumeur, la beauté d’un monde minoritaire. Là où le western classique mettait en scène la fondation d’une loi, celui-ci interroge la fabrication du rejet et propose une autre forme de communauté, fondée sur l’attention et le soin.

Porté par l’incandescence d’actrices issues des communautés LGBT chiliennes, recrutées au terme d’un long casting, le film est d’une grande vitalité. Son jeune réalisateur, nourri des récits fabuleux de son enfance dans les milieux populaires (il a grandi dans le salon de coiffure de sa mère), construit une œuvre où le mélodrame devient geste politique.

Le mystérieux regard du flamant rose, 

 Chili, 1h45. 

Sortie le 18 février 

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