Nous avons ici même déclaré régulièrement notre flamme à John Gilling, cinéaste faussement classique et sage. Il fait partie de ces réalisateurs dont le travail pour la Hammer leur a fait perdre toute possibilité d’être considérés comme des auteurs. Loin d’être un petit faiseur anonyme, à l’instar d’un Roy Ward Baker ou d’un Peter Sasdy, Gilling est un cinéaste à redécouvrir pour son sens de la mise en scène, le rythme de ses œuvres mais également pour l’ironie omniprésente qui les traverse, et une dimension parfois assez subversive, particulièrement lorsqu’il s’illustrait dans le cinéma d’aventures à l’anglaise et en profitait pour tacler les conquêtes coloniales. Car s’il restera connu pour des œuvres d’épouvante majeures, de L’Impasse aux violences à La Femme reptile, en passant par L’Invasion des morts-vivants ou son mésestimé dernier film La Cruz del Diablo, le cinéaste britannique s’est essayé à de nombreux genres, y compris le polar et la comédie musicale.

Prod DB © Warwick – Columbia / DR

Réalisé en 1958, The Man Inside appartient à sa veine policière, où le divertissement léger et enlevé déguise subtilement de jolis écarts qui l’empêchent de se limiter au simple exercice de style hitchcockien. Et pourtant, cette course au diamant inestimable a tout pour ressembler à des milliers d’autres : le comptable d’une bijouterie londonienne (Nigel Patrick) vole une pierre précieuse sans hésiter à tuer et s’enfuit à travers l’Europe, traqué par des malfrats qui ont l’air plus terrifiants que lui. Ce qui laisse présager des enjeux beaucoup plus importants. Milo March, un détective américain, est délégué par Scotland Yard pour arrêter le voleur assassin. On y croise une galerie de silhouettes hautes en couleur, entre la jolie blonde (Anita Ekberg), les tueurs patibulaires et le chauffeur de taxi italien débrouillard et maladroit.

Cet amusant jeu de chat et de souris va donc nous faire voyager à Lisbonne, Madrid, Rome ou Paris. Le plus amusant est cette sensation de retrouver les mêmes protagonistes à chaque nouvelle destination, tout en greffant parfois un nouveau visage à l’étape suivante. À chaque ville, de nouvelles rencontres savoureuses, presque picaresques, pour faire avancer l’enquête, des témoins locaux propres à aider le détective ou tout simplement à faire avancer l’intrigue et à désépaissir un mystère pas si mystérieux qu’il en a l’air. Lorsque le mot « Madrid » sortant de la bouche du mourant précède son dernier soupir, Milo se contente de prendre l’avion pour l’Espagne ! Donald Pleasence se révèle aussi crédible en gars du peuple portugais qu’en assassin déterreur de cadavres : Gilling le réemploiera deux ans plus tard pour L’Impasse aux violences. Cet enchaînement de péripéties va donc de pair avec la succession des rencontres, occasionnant des séquences proches du burlesque, à l’instar de celle avec Mrs Frazur (l’inénarrable Josephine Brown) voulant protéger l’intimité de ses locataires. Passée la petite dimension touristique (dont l’accordéon parisien, la vue sur les toits et la tour Eiffel), Gilling les renvoie toujours dans un hôtel vers la nouvelle chambre du meurtrier. Ce procédé de répétition a presque quelque chose de conceptuel, jusqu’à l’ultime décor, ferroviaire, qui renvoie au point de départ.

En apparence assez anodin et s’illustrant dans les stéréotypes du film policier globetrotter (il est coproduit par Albert Broccoli et coécrit par Richard Maibaum avant la Saga James Bond), The Man Inside opère un très intéressant jeu sur la déception et la démythification, sans pour autant sombrer dans le pastiche, qui tend à éliminer régulièrement tous les truismes héroïques. Lorsqu’on voit ce comptable meurtrier poursuivi par autant de monde, on imagine des ressorts abracadabrants, des complots internationaux dignes des meilleurs films d’espionnage. Gilling lance des pistes, des hypothèses qui finissent par aboutir à ce que nous avons simplement sous les yeux : un diamant que tout le monde veut. Avec pour MacGuffin une panthère rose cachée dans une balle de golf. Et rien d’autre. L’objectif reste un simple objet.

Prod DB © Warwick – Columbia / DR

Plus proche de Jack Burton que de James Bond, Milo, lorsqu’il n’arrive pas trop tard sur les lieux et débouche dans des appartements vides d’où le fugitif vient à peine de s’enfuir, se retrouve mis K.O. par les gangsters avant même d’avoir pu rencontrer le meurtrier. Gilling se plaît en effet à briser son climax et à le remettre à plus tard, jusqu’à une séquence finale dans un train, fantastiquement mise en scène, dans laquelle tous sont enfin réunis dans un même espace et où la tension le dispute au vaudeville. Dans cette résolution tout en élégance et en suspense, John Gilling exploite tous ses talents de metteur en scène, son sens de l’espace et de la durée, tout en gardant un pied dans le flegme britannique avec ce soupçon d’absurdité.

Mais surtout, la véritable originalité de The Man Inside tient à la construction de son méchant. Il y a quelque chose d’assez beau et pur chez Gilling dans ce contre-pied aux génies du mal. Le titre français Signes particuliers : néant vend la mèche, mais en dit beaucoup sur la signification de cet anti-héros, Sam Carter (extraordinaire Nigel Patrick), au point que la fascination qu’il provoque éclipse tous les autres. The Man Inside joue sur l’incrédulité du spectateur. Dès la première séquence, le passage à l’acte de ce type ordinaire, propre sur lui, perçu comme banal aux yeux de tous — même du groom qui se moque de lui — interpelle. On se surprend à imaginer que Sam Carter, cet homme à l’allure si respectable, ne peut pas avoir agi par lui-même, qu’il a dû subir la pression d’une organisation supérieure qui l’a sans doute menacé. Et pourtant, plus le film avance, plus il faut se rendre à l’évidence : il s’agit juste d’un citoyen modèle, passant d’un jour à l’autre de son statut d’anonyme ignoré, oublié, invisible à celui d’ennemi public numéro 1. Dans la tradition des productions Ealing, Sam Carter hérite des rôles interprétés par Alec Guinness : ces citoyens déjouent les apparences ; ils incarnent le conformisme et la confiance, puis finissent par tromper l’ennui en allant vers l’extraordinaire, même s’il s’agit du crime ou du vol. Il est vous, il est nous, mais désormais là où le surmoi n’empêche plus le ça d’agir. Où le fantasme est devenu sa raison d’être. Avec ce Sam Carter presque pathétique dans son désir de changer sa vie, John Gilling effleure l’idée d’une échappée, d’une folie, et, par cela même, dote son film d’une mélancolie inattendue.

Suppléments

Commentaire audio avec les auteurs Barry Forshaw et Kim Newman (2026)
Slam-Bang Entertainment (2026, 11 min) : l’historien du cinéma Vic Pratt revient sur l’histoire et la production de la société Warwick Film Productions, fondée par Irving Allen et Albert R. Broccoli
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A propos de Olivier ROSSIGNOT

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