Après Eureka, splendide réflexion métaphysique autour du destin d’un homme richissime mort dans des conditions mystérieuses, quoi de surprenant de retrouver Nicolas Roeg derrière un objet aussi atypique qu’Une nuit de réflexion. Dialoguer avec Archimède ou les fondateurs de l’alchimie, évoquant ainsi la pierre philosophale, n’est pas une simple affaire. Les défis ne semblent pas impressionner le cinéaste anglais qui transpose à l’écran Insignificance, une pièce de Terry Johnson, qui se trouve être également l’auteur du scénario.

Le dramaturge a imaginé la rencontre improbable entre quatre figures mythiques des années 50 sans jamais les nommer. S’il est moins aisé de reconnaître le général McCarthy (fabuleux Tony Curtis) et surtout le joueur de base-ball Di Maggio, les silhouettes récupérées par la pop culture d’Albert Einstein et Marilyn Monroe sont immédiatement familières. Il suffit d’une moustache, d’une coiffure en pétard et d’un pull pour le premier et d’une perruque blonde et d’une robe blanche pour la seconde, pour que l’illusion fonctionne. Idoles de la société du spectacle, bien malgré eux, ils nourrissent également un fantasme de tout un imaginaire collectif aussi ancien que la bombe H: leur rencontre explosive, une nuit, dans une chambre d’hôtel, est le point d’orgue de la pièce conceptuelle de Terry Johnson.

En ne nommant pas ses célébrités, Une nuit de réflexion entretient une ambivalence sur le statut de ces stars, les ramenant ainsi vers une forme d’anonymat, permettant de déployer en toute sérénité un univers loufoque, entre l’avant-garde et les ressorts du comique de boulevard. D’emblée, le récit nous immerge dans un réel fantasmé ou un fantasme devenu réalité, où la fiction et la vérité s’entrechoquent au sein d’un pur rêve éveillé, une dérive existentielle absurde qui essaie de révéler la nature secrète de ces icônes. Le film s’ouvre sur le tournage d’une des séquences les plus célèbres de l’histoire du cinéma, celle de Sept ans de réflexion de Billy Wilder réalisé en 1955 : la robe qui vole au-dessus de la bouche d’aération du métro. Pendant toute la durée de la reconstitution, Nicolas Roeg ne filme pas de plan large et occulte le visage de son actrice, s’attardant sur des détails, des plans rapprochés, laissant au spectateur le soin de se remémorer l’ensemble. Mais ce choix par omission surprend le spectateur lorsqu’on découvre la jeune femme blonde dans le taxi. Theresa Russell ne ressemble pas le moins du monde à Marilyn. En revanche, son charme et sa gouaille font fureur, réinterprétant avec culot toutes les facettes de l’actrice : bombe sexuelle, femme-enfant, mythe instantané et candeur assumée. La muse de Nicolas Roeg se révèle magnétique si l’on accepte l’artificialité de son interprétation. La fantaisie supplante les conventions de la parfaite imitation. Cette liberté régressive du jeu se fissure par moments pour laisser entrer de la gravité inattendue. Par la suite, esseulée, Marilyn se rend dans la chambre d’hôtel new-yorkaise où séjourne le savant pour une parenthèse enchantée d’une grâce juvénile qui rend naturelle, évidente, une rencontre qui n’a jamais eu lieu dans la réalité. On n’oubliera pas de sitôt l’explication de la théorie de la relativité par l’actrice, utilisant des ustensiles, des objets et des fruits pour appuyer sa démonstration implacable avec des mots simples, devant un Einstein béat d’admiration. Il y a presque une invitation érotique dans son long monologue trivial et envoûtant.

Les échanges entre Einstein et Monroe paraissent d’autant plus fluides qu’auparavant le professeur a reçu la visite du sénateur, véritable inquisiteur des temps modernes. Le visage bouffi, suant à grosses gouttes, ce politicien paranoïaque soupçonne Einstein d’être à la solde des communistes, dans une démonstration de haute voltige de sa propre ignorance et de sa futilité. À travers cette séquence suffocante, le syndrome du péril rouge et la peur de la bombe H renvoient autant aux années 50 qu’aux années 80, à nouveau plongées dans une guerre froide depuis l’élection de Reagan. Avec l’arrivée du joueur de base-ball, star aux États-Unis mais quasi inconnu en Europe, le film perd de sa subtilité et de son originalité pour emprunter les rouages de la comédie la plus conventionnelle, avec des répliques plus poussives. Di Maggio, macho bêta mais au fond très gentil, n’est pas un personnage très intéressant, échappé d’une série opulaire à la Dallas. Sa caractérisation grossière ne discrédite en aucun cas le talent du massif Gary Busey, très bon dans son rôle. Ce bémol n’empêche pas le film d’être très stimulant, de dépasser le cadre du théâtre filmé grâce à une mise en scène dynamique, servie par un montage brillant qui perturbe la temporalité – une des grandes qualités habituelles du cinéma de Roeg. Cette science du découpage n’est pas de la simple technicité, elle apporte une émotion à un cinéma qui assume ses contradictions, cérébral et sensitif, sans jamais trancher entre les deux pôles. C’était déjà le cas dans le splendide Enquête sur une passion où l’extrême intelligence de la narration et la mosaïque formelle ne parasitait jamais la sensibilité de la démarche.

Plus mineur, Une nuit de réflexion n’en demeure pas moins une œuvre étrange et insaisissable, agaçante et fascinante, où le flux ininterrompu de dialogues rythme le récit à la manière d’un long poème comique et cosmique hanté par la folie des hommes à travers l’Histoire (l’extermination des juifs, la bombe H). Hélas, l’échec du film en salles – presque évident au regard de son esprit très européen – marque , non pas la fin de carrière de son auteur, mais l’oubli dans lequel il va tomber. Plus aucun de ses films ne trouvera de distributeur pour une sortie salles en France, enchaînant des productions de plus en plus confidentielles, à l’exception de sa formidable adaptation du roman de Roald Dahl, Les Sorcières en 1990.

Accompagné d’un excellent livret de Nicolas Rioult, revenant sur la genèse du film d’après le matériau d’origine, soit la pièce de Terry Johnson, le combo Blu-Ray/DVD édité par Metropolitan propose comme seul bonus un making of d’archives.

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