De Sembène Ousmane à Jean-Pierre Bekolo, les cinémas d’Afrique ont souvent mis les femmes à l’honneur dans des intrigues qui les opposent à des traditions ancestrales et à des sociétés encore considérées comme phallocrates. L’excision, la polygamie, la corruption sont autant de thèmes explorés par un cinéma militant dont Difret en serait l’héritier. Le réalisateur, Zeresenay Berhane Mehari, s’inscrit dans cette mouvance progressiste et féministe en s’inspirant d’une histoire vraie qui s’est déroulée il y a une quinzaine d’années.

Hirut, une jeune fille de 14 ans, vit à trois heures de route d’Addis Abeba, la capitale éthiopienne, avec ses parents et sa petite sœur. Bonne élève, elle fait la fierté de son professeur. Seulement, sur le chemin de retour de l’école, elle est enlevée par des hommes en armes. Une vieille tradition veut que les hommes s’emparent ainsi de celles qu’ils veulent épouser. Violée, Hirut s’échappe et tue son ravisseur. Accusée de meurtre, elle est défendue par une jeune avocate, Meaza Ashenafi, pionnière du droit des femmes en Éthiopie. Ensemble, elles doivent s’opposer à une tradition encore très ancrée dans l’inconscient collectif masculin.

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Courage est la signification la plus courante du mot de langue amharique, « difret ». S’il définit bien les deux héroïnes du quotidien que sont Meaza Ashenafi et Hirut, il peut sous-entendre également le fait d’être violée.

D’origine éthiopienne, Zeresenay Berhane Mehari fait ses études aux États-Unis et signe un premier court métrage en 2006, Coda. Il est surtout connu comme étant le producteur du documentaire sur le soixantième anniversaire de Bob Marley, Africa Unite : A Celebration of Bob Marley’s 60th birthday. Difret est son premier long métrage en tant que réalisateur. Il s’agit surtout de sa première production 100% éthiopienne.

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Malgré ses bonnes intentions, Zeresenay Berhane Mehari n’arrive pas à se démarquer de stéréotypes, aussi bien dans son écriture que dans sa mise en scène. Le réalisateur décrit une société régie par des hommes, les collusions qui existent entre eux jusqu’aux arcanes du pouvoir. L’une des meilleures scènes du film présente un tribunal populaire au pied d’un arbre, entièrement composé d’hommes qui décident du sort de Hirut. Dans ces passages, Difret laisse la parole aux hommes pour mieux exposer un monde rural, replié sur lui-même où les femmes n’ont pas le droit à la parole. Seulement, les policiers et l’avocat de la partie civile sont dépeints comme de parfaits misogynes psychorigides.

Pour Hirut, la prison ne se trouve pas uniquement dans les locaux de la police, mais également dans la grande ville. Lieu bruyant et fermé, les murs des appartements sont autant de barreaux qui l’empêchent de s’épanouir. Tout lui paraît hostile jusqu’au confort des chambres d’un orphelinat. Le réalisateur enchaîne alors poncifs et maladresses, ralentis à l’appui. Dans la composition de ses cadres, dans sa mise en scène, Difret donne cette impression de déjà vu, d’entrer sans en avoir l’air dans la catégorie des films tire-larmes censés éveiller la compassion du spectateur. Une façon de faire qui semble calquée sur un certain cinéma hollywoodien. La réalisation s’engouffre également dans cet écueil, avec sa caméra à l’épaule, comme si un cadre propre, sur pied, ne pouvait rendre compte de la détresse des personnages ; comme si l’Afrique était forcément rattachée à une réalité sordide par un filmage misérabiliste. Le choix du format 2.35 entre de suite en contradiction avec cet esthétique de reportage ou de cinéma vérité. N’est pas Paul Greengrass qui veut. Ultime cliché, une musique d’Afrique de l’ouest utilisée sur les mêmes transitions, les mêmes plans de paysages filmés d’hélicoptère.

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Le scénario s’articule surtout autour du personnage de Meaza Ashenafi, avocate déterminée et femme indépendante, et de son combat. Cette figure du droit des femmes prend corps grâce à l’interprétation de Meron Getnet, actrice populaire en Éthiopie. Son charisme remplie l’écran à chacune de ses apparitions et son jeu sauve un film trop manichéen et elliptique.

Zeresenay Berhane Mehari use souvent de l’ellipse, comme s’il voulait éviter des passages où les personnages sont dans l’embarras. Pourtant, c’est bien dans l’action et les situations conflictuelles que s’esquissent les caractères des protagonistes et des antagonistes, que se posent les enjeux dramatiques de l’intrigue. Comme lorsque Meaza Ashenafi et Hirut fuient le village de la jeune fille en voiture poursuivies par des cavaliers furieux et armés, la scène, à peine commencée s’efface dans un fondu au noir. Plusieurs fois, le réalisateur a recours à la facilité de ce raccord, faisant l’impasse sur des difficultés scénaristiques, réduisant ainsi l’aspect émotionnel de ses personnages et de son histoire.

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Le film pâtit certainement d’un petit budget et de moyens à l’avenant, mais ses aspects politique et social ne doivent pas non plus éclipser sa raison d’être, qui est de faire du cinéma. Malgré ses défauts et son aspect didactique, en proposant un beau portrait de femme, Difret se rapproche tout de même de ce qu’est la vénusté du Septième Art.

 

 

Difret

(Éthiopie – 2014 – 99min)

Scénario et réalisation : Zeresenay Berhane Mehari

Directrice de la photographie : Monika Lenczewska

Montage : Agnieszka Glinska P. S. M.

Musique : David Schommer & David Eggar

Interprètes : Meron Getnet, Tizita Hagere, Haregewine Assefa, Brook Sheferaw, Mekonen Laeake, Meaza Tekle…

Sortie nationale, le 8 juillet 2015.

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