On avait beaucoup aimé la poésie décalée, les bifurcations narratives inattendues des Méduses, le premier film de Shira Geffen (co-réalisé avec Edgard Keret, un des plus intéressants écrivains israéliens actuels). Qu’en est-il de son deuxième film, avec uniquement Shira Geffen aux commandes ? Une expérience inégale. Un mélange déséquilibré de moments de grâce et de trouvailles fragiles qui fusent et de forcing narratif, de messages qui plombent. Ce qui fait la patine du film finit par lui nuire : trop d‘étrangeté tue l’étrangeté et surtout, la singularité du récit est entamée par une volonté trop didactique de raconter et surtout de dresser un état des lieux de l’éternel conflit Israel Palestine. Malgré les couacs de sa deuxième partie, Self made séduit à maintes reprises par sa façon originale et tonique de traiter de thèmes existentiels.

Self made nous saisit dès la première scène. Décidément, Miss Geffen connaît l’importance d’une exposition et sait démarrer un film : Les Méduses s’ouvrait sur un décor mobile : un homme demandait à une personne hors champ de le retenir. Le temps que sa compagne réagisse, le cadre avait bougé : celui d’un tableau, emporté par un camion de déménagement. On découvrait le minois délicat de Sarah Adler, déconfite, larguée.

SElf Made 2

On la retrouve ici avec plaisir dans le rôle titre. Cauchemar ? Réalité ? Sarah/Michal voit la place qu’elle occupe dans le lit conjugal s’effondrer sans que son mari ne se réveille ! Self made démarre au quart de tour : un lit qui s’écroule en partie et il n’en faut pas moins pour que cette métaphore éventuelle ne devienne une vache prophétie de la vie conjugale de Michal et son concubin.Soit, Michal , artiste contemporaine, mondialement reconnue. Des événements loufoques surviennent sans qu’elle n’en saisisse le sens : une équipe de télé allemande particulièrement coriace, envahit son domicile ; des crabes se retrouvent dans sa baignoire ; un violoniste vient jouer du violon pour attendrir la chair du crustacé ….

On apprendra qu’elle a subi une opération qui a laissé des séquelles mémorielles. C’est en commandant un autre lit dont il manque une vis, qu’elle va rentrer en collision avec Nadine, ouvrière palestinienne qui a pour habitude de semer des vis des lits qu’elle monte, comme un petit Poucet version orientale 3.0. Ca lui permet de trouver son chemin de chez elle au checkpoint qu’elle doit subir quotidiennement.

SElf made 3

Sélectionné à la Semaine de la Critique 2014, Self made marche complètement tant qu’il questionne l’identité, en suivant alternativement Michal, puis Nadine. Le ton doux-amer entre fantaisie kafkaïenne, fable angoissante ou conte de fées avarié, a un charme fou et étrangement, universel. Michal souffre-t-elle d’une amnésie partielle ou la Réalité est-elle démente ? L’ambiguïté du dosage fait mouche. Le plaisir va crescendo jusqu’à ce qu’on découvre avec une Michal, sidérée, son œuvre majeure qui va être présentée à la Biennale de Venise. L’artiste ne se souvient pas de son travail provocant et extrême, dont nous tairons le contenu truculent et terrifiant – à l’image de l’excellente première partie du film – pour maintenir l’effet de surprise. Le moment où Michal   (re)découvre avec effroi ses propres vidéos est, par ailleurs, une vraie réussite plastique. Tant que Michal se cherche, on la suit sur un rythme agréablement somnambule, avec des accélérations surprenantes qui ont une façon captivante de désarçonner. Nadine, à la fois butée et éberluée, est un beau personnage également. Perdue, elle s’essaie à figurer une femme enceinte, se laisser séduire par un embaucheur de terroristes kamikazes et autre…

Le bât blesse lorsque les deux femmes vont se croiser car Shira Geffen va alors monter les enchères, nouant une histoire de dédoublement aussi artificielle que peu convaincante. Peut-être est-ce parce que la situation est par avance capillotractée ( échange de deux vies de deux femmes n’ayant rien à voir physiquement, socialement, moralement) que la jusqu’alors parcimonieuse Shira Geffen a eu besoin de visser plutôt deux fois qu’une la narration, la rendant lourde de sens et de signification, versant dans la métaphore chargée ?

Self made 1

En effet, si les étrangetés du début fonctionnent et créent leur propre musique unique, l’ambition démesurée qui suit pèche par volontarisme. Un discours est sûrement nécessaire sur la situation conflictuelle israélienne mais, il pèse considérablement sur la narration, en la faisant passer du rêve éveillé aux stéréotypes d’une parabole figée et attendue. Le parallèle entre les deux femmes paraît d’un schématisme embarrassant et inutile. Le cœur du film se jouait avant et on a la sensation que Self made perd sa substance en voulant se sophistiquer à outrance et inutilement. Qui trop embrasse mal étreint est le reproche qui résumerait le mieux les 40 dernières minutes. On regrette d’autant plus de décrocher que c’était un bonheur de se laisser embarquer dans ce train fantôme avec des wagons vides, qui nous laissait dans le mystère du questionnement, laissant la porte ouverte aux interprétations. On acceptait joyeusement de ne pas comprendre, on succombait totalement. Là, trop comprendre fâche et fait descendre du wagon.

Nonobstant. Rien que pour sa première partie, Self made vaut le détour car voilà, un film qui questionne l’identité avec une singularité rare et se permet des digressions insensées, de flirter avec le conte et une réalité pénible : le checkpoint pour les palestiniens, le tout avec humour. On souhaite à Shira Geffen d’avoir un scénario plus aguerri pour son prochain film afin de ne pas trop visser une narration qui charme quand ses assemblages sont invisibles et délicats.

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