Les bouleversements sociaux et politiques des années 70, tels le choc pétrolier ou diverses vagues de terrorisme en Europe, engendrent une angoisse qui favorise l’émergence d’un nouvel âge d’or du polar au cinéma. Qu’il soit américain (French Connection en tête), français (du Cercle rouge à Police Python 357), italien (le poliziottesco s’épanouit dans la période trouble des années de plomb) ou britannique. En Grande-Bretagne, des films comme Get Carter (La Loi du milieu) ou Sweeney, secouent les codes du genre en imposant un style sec, rugueux et des héros anti-manichéens. Itération tardive de cette mouvance, Racket (de son titre original The Long Good Friday) ne déroge pas à la règle. Produit par le Beatles George Harrison, le film narre l’histoire de Harold, gangster londonien en quête de respectabilité, qui voit sa vie basculer lorsque ses hommes de main se font assassiner un à un. Réalisé par John Mackenzie, d’après un scénario de Barrie Keeffe, le long-métrage marque l’achèvement d’un courant prospère tout en préfigurant les évolutions de l’Angleterre du début de la décennie 80. ESC Films remet celui-ci à l’honneur au travers d’une édition collector remplie de bonus qui lui rendent enfin justice. 

Copyright ESC Films

Racket s’inscrit pleinement dans l’approche aride et sans fioritures de ses aînés. En quinze minutes presque entièrement muettes, John Mackenzie suit le parcours d’une mystérieuse mallette passant de main en main avant de déclencher un massacre parmi ses porteurs successifs (à noter la première apparition à l’écran d’un certain Pierce Brosnan). Le montage alterné de Mike Taylor (Quadrophenia) entretient le mystère quant aux forces en présence et à la nature même de ce curieux bagage. Qui sont ces gangsters (parmi lesquels Paul Freeman, le Belloq des Aventuriers de l’Arche perdue) ? Pourquoi sont-ils tués aussi froidement ? Cette hécatombe initiale, qui doit probablement au film l’un de ses titres français, Du Sang sur la Tamise, démontre la rigueur formelle de son cinéaste qui fit ses gammes en tant qu’assistant de Ken Loach, comme le rappelle Jean-Baptiste Thoret dans son introduction. Il s’en dégage une troublante dichotomie entre la sécheresse du récit, renforcée par la photo froide de Phil Meheux (chef-opérateur de Goldeneye, Casino Royale mais également du Scum d’Alan Clarke) et les amples mouvements d’appareils, tels ces travellings accompagnant la déambulation du héros. Élégante et racée, sa mise en scène s’avère constamment signifiante et inclut les personnages dans des environnements qui les définissent. Le réalisateur joue également sur la profondeur de champ afin de distribuer des informations, parfois décorrélées de l’action principale, au premier ou arrière-plan. Un film patient, exigeant certes, qui sollicite la constante vigilance du spectateur, mais qui sait se montrer diablement efficace et prenant. Sur une logique de suspense en forme de course contre la montre (« justice » doit être rendue avant minuit), il n’hésite pas à flirter avec le cinéma d’horreur. Radical dans ses montées de violence, il multiplie en effet les séquences chocs et sanglantes, telle cette séance de torture dans un abattoir où les suspects sont symboliquement réduits à l’état de carcasses. 

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Harold, incarné par un hallucinant Bob Hoskins dans son premier grand rôle au cinéma, se révèle un antihéros complexe, antipathique, bourru et raciste, fidèle aux figures ambiguës du genre. Dès son entrée en scène, il impose d’un même mouvement un charisme animal et la double ambition qui sous-tend le long-métrage. Tout d’abord, brosser le portrait d’un self made man qui a gravi les échelons jusqu’à devenir le parrain de Londres, et situer l’Angleterre toute entière au cœur d’un système économique en perpétuel mouvement. De retour des États-Unis, il espère signer un gros contrat avec des collaborateurs américains (dont l’un est interprété par la légende Eddie Constantine) attirés par ce nouvel eldorado. Cet ancien prolo qui n’a jamais tourné le dos à ses manières rustres, reproche aux yankees de surjouer un snobisme de pacotille. Tourné vers l’avenir, il souhaite en revanche s’acheter une respectabilité de businessman, préfigurant ainsi le Frank White campé par Christopher Walken dans The King of New York. Hoskins prête sa silhouette trapue à ce personnage brut de décoffrage qui ne possède aucun des codes de la bourgeoisie qu’il est contraint de fréquenter désormais. C’est Victoria, sa compagne interprétée par Helen Mirren, qui lui sert de boussole. L’actrice a par ailleurs étoffé elle-même un rôle à l’origine ingrat grâce au soutien de son partenaire de jeu comme le révèle Thoret. De simple faire-valoir, elle devient son éminence grise, capable de gérer les conflits avec diplomatie. L’ancien gamin des rues, lui, fonce tête baissée, aussi dur en affaire qu’impitoyable lorsqu’il réclame vengeance. Dirigeant la capitale d’une main de fer, il est parvenu à se mettre politiciens et policiers dans la poche et s’autorise même à gifler un commissaire en toute impunité. Ce personnage fort en gueule qui s’est fait une place sans jamais être accepté par son nouveau milieu, peut se lire comme une version British de Tony Montana. Et les parallèles avec Scarface ne s’arrêtent pas là. 

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Dans le supplément intitulé Bloody Business et enregistré à l’occasion de la sortie du film en DVD, les membres de l’équipe abordent un aspect pleinement assumé : sa dimension purement satirique. Les différents protagonistes qui arrivent par bateau, train ou avion en début de métrage, rejoignent le décor principal, celui de l’Angleterre du début de la décennie 80. Déjà marqué par la récente arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher, le long-métrage s’impose tel un avatar de la politique de la Dame de Fer. La nation, ciblée par les attentats des indépendantistes de l’IRA, s’ouvre à l’ultra-libéralisme, mais demeure pétrie de religiosité (le récit se déroule durant le Vendredi Saint, tout un symbole) et régie par un système de castes inégalitaires. Comme Montana, Harold est une projection outrée de son pays et de ses dérives. Parti de rien, il ouvre son business à l’international, employant des méthodes brutales et crachant sur son milieu d’origine, qui est alors en train de changer de visage pour devenir pluriethnique. Son enquête va d’ailleurs lui faire traverser toutes les couches sociales d’un Londres en pleine métamorphose. Le discours qu’il fait devant le London Bridge face à une assemblée conquise dans un plan en contre-plongée, l’impose comme le maître omnipotent de la ville. Il souhaite être partie prenante de cette mue, faire entrer la Grande-Bretagne dans le futur qui, d’après lui, se jouera en Europe. Le moment est venu de faire partie du grand élan mondialiste, dans un pays en paix depuis dix ans, suite à l’incarcération des Frères Kray, jumeaux mythiques du gangstérisme. Thoret révèle d’ailleurs que le scénariste Barrie Keeffe avait suivi l’odyssée des frères criminels en tant que journaliste. Une preuve de plus que Racket s’impose, non seulement comme un modèle définitif de polar british, mais également comme une œuvre férocement politique. De quoi faire regretter que la suite écrite par Barrie Keeffe et intitulée Black Easter Monday (que l’on peut traduire par « sombre lundi de Pâques ») n’ait jamais vue le jour. 

Disponible en combo 4K UHD/Blu-Ray chez ESC Films

 

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