Le vent de révolte ayant frôlé le coup d’Etat qui eut lieu au Kazakhstan en janvier 2022 a résolument changé le cinéma d’Adilkhan Yerzhanov, qui était déjà empreint de noirceur mais qui est tombé depuis lors dans un insondable désespoir nihiliste ayant paradoxalement encore libéré, décomplexé son cinéma pourtant déjà sans concessions. De ce fait, il a ces derniers temps livré quelques-uns de ses plus beaux films, parmi lesquels les magistraux Steppenwolf (2024) ou Cadet (2024). Turgaud, sélectionné à la Berlinale 2026, ressemblerait presque à une synthèse de l’ensemble de son cinéma, reprenant les thématiques de son cinéma précédent (corruption policière et politique ; style néo-noir revisitant le film de pègre ; touches absurdes rehaussant encore l’étrangeté de ce monde atypique) en y additionnant une ambiance de fin du monde où la morale doit combattre férocement pour exister dans un univers sans foi ni loi.

Bek, fantôme armé (B. Aitzhakov) (©Tous droits réservés)
Le personnage principal de Turgaud, Bek, semble constituer la forme la plus achevée du personnage yerzhanovien, mercenaire mâtiné d’une charge fantomatique évoquant les anges exterminateurs des westerns de Sergio Leone et leurs avatars eastwoodiens, condensant en lui les protagonistes de Steppenwolf et du plus récent film du cinéaste kazakh, Moor (2024), de surcroît interprété par le même acteur, Berik Aitzhanov. Bek arrive de nulle part, vétéran ayant probablement roulé sa bosse dans les conflits les plus violents (la Syrie est rapidement évoquée) et descendant d’un avion dans la ville fictive de Karatas afin d’aider un homme politique véreux à remporter une élection par l’usage mafieux de la violence. Sur ce candidat douteux plane également la menace incarnée par une tueuse à gages, Fox (interprétée par Anna Starchenko, la muse de Yerzhanov) et son jeune fils, duo lui-même arrivé à Karatas afin de l’éliminer. Entre Bek et cette femme trouble va se tisser une relation naviguant entre attirance réciproque et iné »luctable perspective d’un affrontement à mort. Leur première scène de conversation n’est pas sans évoquer la fameuse rencontre en face-à-face entre les deux personnages antagonistes McCauley (Robert De Niro) et Vincent Hanna (Al Pacino) dans Heat de Michael Mann (1995), cinéaste dont Adilkhan Yerzhanov est par ailleurs un inconditionnel, recelant en elle un mélange paradoxal de douceur et de danger. La beauté de Turgaud réside justement moins dans son récit (pourtant solide) que dans sa drôle d’ambiance mêlant brutalité et bizarrerie loufoque.

Gang mafieux (D. Baituov au centre (©Tous droits réservés)
De ce point de vue, Yerzhanov s’autorise tout, aussi bien narrativement que formellement. Son nouveau film, d’une maîtrise graphique sidérante, ne donne jamais l’impression d’un fourre-tout de petit malin formaliste, d’un agrégat d’idées posées les unes à côté des autres sans lien entre elles (c’est parfois le défaut de certaines œuvres s’appuyant sur une certaine forme d’absurde). La richesse des compositions et les étrangetés qu’elles contiennent permettent intrinsèquement le portrait rageur d’un monde en roue libre, aussi sensible que désespéré, où l’innocence cherche toujours, peut-être en vain, à triompher (la balle lumineuse que s’échangent durant tout le film Bek et le fils de Fox). Que dire par exemple de ces nombreuses occurrences de miroitement envahissant une bonne part des plans de Turgaud ? Elles attirent tout autant le regard qu’elles ne l’aveuglent, faisant de la mise en scène elle-même, pourtant virtuose et irréprochable, une forme en déséquilibre, et des nombreux plans éblouis des espaces précaires et insécures, empreints d’une inquiétude sourde générée par l’absence de raison tangible de ces scintillements étonnants ? Leitmotive esthétiques au sens cryptique transperçant chacun des photogrammes qu’ils habitent, ils accentuent encore l’idée d’une réalité instable, constamment perturbée par l’hypothèse d’un aveuglement annonçant la mise en péril prochaine d’un quelconque équilibre.

Une danse devant l’un des nombreux scintillements (©Tous droits réservés)
Dans ce monde incertain, le seul élément qui ne vacille jamais vraiment (malgré ses violents traumas de vétéran) est Bek, ce qui en fait une anomalie, presque une absurdité au carré. Un personnage sur lequel il ne peut y avoir aucune prise, si désabusé du monde qu’il traverse et dans lequel il combat (mais ledit monde n’incite-t-il pas au combat devenant ainsi, justement, seule raison d’être ?) qu’il s’y livre corps et âme (si tant est qu’il en ait une) sans se préoccuper des conséquences qu’il pourrait subir. C’est en cela que ce mercenaire à tout du fantôme leonien puis eastwoodien : s’il n’a pas peur d’affronter la mort, c’est qu’elle l’a certainement déjà frappé, faisant de son arrivée mystérieuse à l’aéroport du début du long métrage une sorte de retour de l’outretombe, sorte de résurgence contemporaine et kazakhe du pasteur sans nom de Pale Rider (1985). Une scène géniale, au demeurant assez drôle, pourrait accréditer les qualités d’ectoplasme de Bek : les hommes de main du politique mafieux, animés par une pointe de jalousie et cherchant à pousser ce nouvel arrivant dans ses retranchements, tentent de lui casser la figure. Sans bouger ou presque, lors d’une longue scène en plan fixe, il les étale sans effort, bien qu’ils reviennent à la charge sans répit, jusqu’à ce que l’un d’entre eux dise brusquement qu’ils arrêtent, incapables de toucher ce corps qui sait cogner durement mais qui semble assez dénué de substance pour ne pas avoir à subir les coups qu’on lui porte. La scène finale de Turgaud (que nous ne raconterons pas) répond en partie au mystère de Bek : s’il n’est pas totalement dénué de chair, il reste cependant une coquille vide au travers de laquelle le regard peut passer. De l’homme, il ne restait finalement que l’enveloppe.

Fox aux aguets (A. Starchenko) (©Tous droits réservés)
Lors de l’entretien qu’Adilkhan Yerzhanov nous avait généreusement accordé en septembre dernier, nous n’avions pu réellement percer son propre mystère, consistant en cette alliance entre sa profusion créatrice (il réalise deux à trois films par an) et la tenue de ses œuvres toujours recherchées, formellement de plus en plus abouties, jamais cheap. Ce n’est pas Turgaud qui lèvera le voile : film dément, alliant une énergie violente (nous parlions de western et de cinéma de pègre, mais une séquence de gunfight dans ce nouveau film n’aurait rien à envier à John Woo ou Ringo Lam !) à la tranquillité d’une marche désabusée vers une irrémédiable fin, il s’avère être l’un des sommets de la filmographie de cet incroyable Adilkhan Yerzhanov qui commence à en compter quelques-uns.
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