Alex de la Iglesia – "Les Sorcières de Zugarramurdi"

Depuis son premier long métrage, Acción Mutante (1993),  la patte d’Alex de la Iglesia, iconoclaste, délirante, hystérique, est reconnaissable entre mille. Au risque parfois de paraître un peu mécanique et systématique, son cinéma joue la carte de la surenchère, brassant les émotions extrêmes, entre un humour aussi noir que possible, la satire politique et un fantastique porté vers le baroque et le grotesque. Pas de doute, dès les premières images de Les Sorcières de Zugarramurdi, Iglesia nous entraine dans un univers qui nous est familier.
Après le casse d’une bijouterie, Jose, son petit garçon Luismi, et Antonio prennent la fuite vers la frontière française à bord d’un taxi. Embarquant le conducteur dans leur folle aventure, les hommes feront halte pour la nuit dans le petit village de Zugarramurdi réputé pour ses sorcières…
Dans ce film écrit juste après son divorce, de la Iglesia règle ses comptes avec la gent féminine de toutes les façons possibles, son thème pouvant se résumer à « Toutes des sorcières qui vous arracheront le cœur ! » Ce sont clairement les femmes qui trinquent à travers toutes les scènes et les échanges de dialogues finement ciselés et parfaitement intégrés formant des situations confinant à l’absurde, comme la séquence d’ouverture où Jose et son ex-femme se disputent au téléphone lors d’une poursuite en voiture se déroulant sous une pluie de balles échangées entre les braqueurs et la police. Pour autant, ces « sorcières Iglesiennes » n’offrent nullement un témoignage de la misogynie du cinéaste ou un pamphlet brûlant contre les femmes mais métamorphose la souffrance intime par le don inné de l’exagération, sans jamais tomber dans la méchanceté gratuite. Et si la frontière est mince, de la Iglesia la parcourt avec brio, ses personnages hauts en couleurs ayant parfois la beauté de la monstruosité. Ce qui sauve le réalisateur du cynisme est probablement cette tendresse pour ses freaks, une empathie qui se dirigera ici davantage vers les hommes, vous l’aurez compris, allant jusqu’à évoquer la possibilité de l’homosexualité pour échapper aux « sorcières ».
Pourtant, nulle échappatoire possible tant que les hommes continueront de céder au chant des sirènes de la beauté physique féminine dont la superbe Carolina Bang (la nouvelle Mme de la Iglesia à la ville – une sorte d’expiation de culpabilité de la part du réalisateur ?) constitue le fascinant avatar. Grimée en punkette rebelle maniant le balai à la perfection, elle est la fille et petite-fille du trio de sorcières régnant sur Zugarramurdi et celle par qui le drame arrive. Dès qu’elle pointe son joli minois blond et ses grands yeux verts, les hommes perdent toute forme de conscience, prêts à la suivre jusqu’en enfer. L’actrice joue sur tous ces atouts pour incarner cette tentatrice diabolique, n’oubliant pas d’y injecter toute l’émotion qu’elle démontrait déjà dans Balade Triste, l’avant-dernier métrage du réalisateur.
A partir du moment où nos malheureux héros arrivent à Zugarramurdi, le film prend un virage vers le fantastique où les sorcières volent à travers les airs, se déplacent au plafond tête en bas et conduisent toutes sortes de rituels incantatoires pour préserver leur domination sur les hommes, le tout dans le décor superbe d’une ancienne demeure renfermant bien des secrets dans ses sombres dédales souterrains. De la Iglesia explore et exploite autant les vastes pièces que les passages étriqués, promenant sa caméra à loisir en défiant l’apesanteur jusqu’à l’essoufflement. Lorsque de la Iglesia quitte ce microcosme baroque pour respirer un peu à l’extérieur, c’est pour mieux nous engouffrer dans les entrailles de la Terre, où trône la Déesse Mère, énorme créature grotesque rappelant la mère de Lionel dans Braindead (Peter Jackson) et qui fera office de surprenante figure initiatique pour le petit Luismi.
Comme à son habitude, de la Iglesia livre un métrage fou, drôle, hystérique, touchant, noir, rouge et horrifique sans jamais perdre la maîtrise de son sujet, secouant le spectateur dans tous les sens avant de terminer sur une scène de magie enfantine jubilatoire. Et si la morale de l’histoire pourrait bien être de ne jamais tomber amoureux, c’est un voeux tellement pieux qu’il est difficile de le prendre autrement que comme un ultime pied de nez, une ultime grimace de cette farce en forme de sabbat. Alex de la Iglesia est infernal.

A propos de Marija NIELSEN

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