Vivre dangereusement. L’acceptation d’une telle proposition varie énormément selon les individus. Mais qu’importe le sort des autres, je veux vous parler du mien. Je vis dangereusement, oui, car j’ai osé déclarer sur les réseaux sociaux que WW84 était un bon film.

Entendons-nous bien sur un point : en terme de strict spectacle, WW84 est raté. Sur l’échelle du spectaculaire établie par Marvel et Zack Snyder, le film loupe le coche. Passé un prologue chez les amazones enivrant et la scène réussie du braquage du mall (où apparaît pour la première fois Gal Gadot), les rares scènes d’action du film sont toutes plutôt malheureuses. Rigides, mal découpées, très peu dynamiques, ces scènes en deviennent même étranges, voire carrément intrigantes. On en vient à se demander si ce n’est tout simplement pas fait exprès, une façon de nous faire passer un message comme « Eh ! Bon, on sait que ça fait partie du cahier des charges, mais notre film est ailleurs, ne l’oubliez pas ! ».

Mais alors, quel est ce film que je regarde, un film qui semble déjouer le genre même dans lequel il s’inscrit, ce « super héroïsme » balisé jusqu’à l’écœurement ? Quel est ce film m’offrant intentionnellement un spectacle déceptif ?

Le récit de WW84 prend ses racines dans une vieille tradition de récits folkloriques à l’échelle mondiale, ces contes et légendes où un objet magique accorde à son possesseur des souhaits (souvent trois) qui se révéleront lourds de conséquences, et dont The Monkey’s Paw (La Patte de Singe), récit fantastique de l’anglais William Wymark Jacobs paru en 1902, est, par le nombre de variations et occurrences le concernant, le représentant le plus évident dans notre imaginaire moderne. Et comme toute histoire fabuleuse, une morale s’en détache.

L’astuce d’actualisation du mythe par WW84 est de proposer une Patte de Singe au carré. En effet, ce ne sont pas trois souhaits, mais trois destinées qui viendront se lier à l’objet funeste, puis en décentrer toute sa puissance démonstrative sur l’ensemble de l’humanité, en proie soudainement à tous les dérèglements commandés par les desiderata de chacun, offerte au chaos. WW84 est donc une fable, un conte moral qui s’attache avant tout à parler du monde dans lequel nous vivons, un film qui nous interroge sur notre rapport avec l’Autre. C’est un film anti-prométhéen, anti-Marvel en soi. Ici, pas d’univers à sauver d’une menace cosmique, pas d’anthropocentrisme infatué. La menace pèse sur la simple société des hommes, il n’y a pas de grand méchant ultime, et si le monde court à sa perte, c’est la faute de tous.

En MacGuffin ultime et véritable boîte de Pandore, une relique mystérieuse exauçant tous les vœux. Objet de convoitise d’une parodie de Donald Trump, elle deviendra, entre ses mains, l’agent de dérèglement maximum. WW84 est, par la bande, une critique sévère du libéralisme à tout crin, un film évoquant les mécaniques du désir et les frottements/rancœurs/regrets inhérents à l’exercice du désir des uns face au désir des autres.

Significativement, l’intrigue de WW84 se situe en 1984, soit l’acmé de l’ère reaganienne, année bénie du libéralisme triomphant, ce moment où tout semblait sourire au consumérisme le plus criard, à la dé-régularisation économique la plus éhontée, à la politique internationale la moins éthique possible, pourvu que tout le monde soit servi, et qu’importe les conséquences. À cet égard, une scène précise marque littéralement le passage du récit dans une dimension autre : celle où Max Lord vient dealer avec un prince arabe. Là, les désirs distincts des deux parties provoquent, par leur assouvissement, un véritable dérèglement biblique renvoyant aux conséquences de la politique internationale prônée par les États-Unis depuis des lustres, en particulier leur soutien (et l’armement) de tels pays arabes sous conditions pétrolifères. On subit notablement, depuis un certain 11 septembre 2001, les conséquences d’une telle politique.

À ce moment-précis du récit, la puissance illustrative du film monte d’un cran et déroulera ensuite un programme à la violence exponentielle. Images délirantes d’un monde où tout se dérègle sous les injonctions contradictoires des désirs individuels, attisés par les prêches hystériques d’un Max Lord assailli lui-même par son propre désir de reconnaissance, son besoin d’amour. On a reproché au film de ne pas avoir de véritable méchant, alors que c’est bien là un de ses coups de génie. Jamais le film ne s’enferme dans un schéma binaire, offrant notamment très tôt à Max Lord une scène où sa souffrance psychologique vient, sinon justifier ses actes, du moins les expliquer.

Mais là où WW84 se révèle encore plus malin et sophistiqué, c’est dans sa manière d’orchestrer toute l’ambivalence non pas seulement de Max Lord, mais d’un trio de personnages intégrant Lord, Cheetah et Wonder Woman elle-même. Trois personnages en proie à leur désir d’aimer et d’être aimé, prêts à tout quitte à tourner le dos à leurs idéaux, à littéralement se renier. Si le personnage de Cheetah joue la jointure entre Lord et Diana, il n’est pas à négliger. Il illustre en effet un certain esprit revanchard, où, quand les moyens sont entre les mains de la souffrance, vient s’assouvir la volonté de punir. Le plan final, si tendre dans les rayons d’un soleil levant, que lui accorde le film sur sa fin vaut évidemment pour le pardon du personnage au monde, et du monde au personnage. Punir n’est une solution viable pour personne.

Mais la trajectoire désirante la plus significative du métrage reste évidemment celle de Diana, Wonder Woman en chef. Diana fait ainsi réincarner son grand amour perdu, Steve, dans le corps d’un illustre inconnu. Et la puissance de son désir est telle qu’elle ne voit que lui, et pas le visage de l’autre, la réalité. Le film en tire sa plus belle scène, celle du miroir où Steve contemple son véritable visage, celui du corps qu’il possède. Un miroir astucieusement décoré sur ses bords d’une lumière renvoyant évidemment au lasso de la vérité que possède Diana. Cette vérité à laquelle elle tourne le dos, préférant jouir de son désir au détriment de sa force légendaire, littéralement sapée par le contre-poids du théâtre qu’elle se donne.

Et le film ne cessera ensuite de jouer sur l’ambivalence de cette comédie romantique qui triche, se ment à elle-même, notablement au cours de la fabuleuse scène du feu d’artifice, une scène intervenant comme un aparté romantique totalement gratuit, mais qui, en son sein, nourrit une profonde tristesse, comme le bouquet final d’un enterrement, ce moment où l’on est en passe de faire le deuil de nos illusions, de nos regrets, de ces souvenirs qui nous empêchent d’avancer. Quelques temps plus tard, d’un commun accord Diana et Steve se sépareront. Et Steve de s’éclipser en reculant simplement dans l’ombre pour disparaître à jamais, tel l’image qu’il est se fondant au noir…

Donc oui, en soi, WW84 déjoue ses propres enjeux super-héroïques, mais il possède cette nature rare, dans une telle proposition de culture industrielle, d’être un véritable film avec de belles idées de mise en scène et un cœur immense, évoquant par son refus d’une spectacularisation frénétique, son abondance de scènes intimistes et son attachement à ses personnages, le cinéma de Joseph Mankiewicz (difficile de ne pas penser, concernant la storyline de Diana et Steve, à The Ghost and Mrs. Muir) et, en bout de course, celui de Frank Capra. Car, oui, malgré les souffrances, malgré les peines, la vie peut être belle. Pour peu que l’on décide d’avancer, coûte que coûte, en laissant les regrets.

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