Les années 80 marquent le déclin d’un cinéma italien que l’on a tant aimé durant les deux décennies précédentes, de par sa fécondité, sa variété et sa créativité sans limite. Cet âge d’or ne se limitait pas aux grands noms mais à toute la production, du cinéma d’exploitation aux production prestigieuses. En 1986, le cinéma bis n’est pas vraiment au point mort mais peine à trouver un second souffle, rattrapé par une télévision tentaculaire qui recrute les talents d’autrefois. La plupart des artisans se tournent vers les feuilletons et les téléfilms plus rentables. Quelques personnalités comme Dario Argento ou dans une moindre mesure, Lamberto Bava, résiste à cette désertion. Lucio Fulci peine à monter des projets intéressants tandis que le duo Bruno Mattei/Claudio Fragasso enchantent les amateurs de Z absurdes et même inventifs. Joe D’Amato crée la firme Filmirage et lance la production de Bloody Bird écrit par son complice de toujours Luigi Montefiori, alias George Eastman. Le film est confié à un jeune réalisateur débutant, Michele Soavi, assistant de Dario Argento et de Lamberto Bava et comédien occasionnel dans quelques classiques transalpins (Frayeurs, La Maison de la Terreur, Phenomena). Considéré comme un giallo à part entière, Bloody Bird emprunte au genre le fétichisme érotico-morbide, le maniérisme teinté d’ironie et surtout l’esthétique visuelle, très inspirée de 6 femmes pour l’assassin, de sa colorimétrie à ses cadrages saisissants avec ses cadres dans le cadre brisant les conventions du format standard.

BLOODY BIRD (AQUARIUS - DELIRIA) - COMBO DVD + BD + LIVRET 24 PAGES - EDITION LIMITEE

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En revanche, le scénario, très épuré, puise son influence du côté du slasher traditionnel. Il n’est pas question de whodunit ni de machination tortueuse, l’identité du tueur étant révélé dès le départ. Ainsi, le récit se résume en deux lignes : Irwin Wallace, un psychopathe s’échappe d’un asile psychiatrique et se réfugie dans un théâtre où une troupe répète une comédie musicale, prétexte pour enchaîner les meurtres graphiques.  L’unité de lieu et de temps permet à Soavi d’exploiter et d’explorer un décor labyrinthique peuplé de longs couloirs, de chausses trappes, de pièces spacieuses ou étriqués, véritable terrain de jeu euphorisant d’un huis clos aux espaces bigarrés. La pluie diluvienne à l’extérieur intensifie le climat aqueux et oppressant, quasi irrespirable, d’où ce titre alternatif pas si déconnecté de Aquarius. Cette gestion magistrale de l’environnement est au service d’une intrigue au déroulement mécanique, pastiche assumé de ses modèles. Tout comme Michael Myers et Jason Woorehees, Irving Wallace, qui n’a même pas d’arc relatant son passé traumatique, s’empare d’un somptueux masque de hibou (inspiré d’une toile de Max Ernst) pour devenir l’un des boogeyman les plus terrifiants de l’histoire du cinéma à chacune de ses apparitions. L’un des aspects intéressants d’un scénario méta tient à l’évolution du statut du psychopathe. Au départ, il a un visage identifiable et identifié. Il est d’une certaine manière humanisée par défaut. Mais, par un quiproquo de circonstance, lorsqu’il revêt le masque, il devient acteur de la pièce, dirigée par Peter. Puis, il change l’histoire de sa direction, assassinant pour de vraie l’une des comédiennes. Dès lors il devient scénariste. Son évolution le mènera, tel Winslow Leach dans Phantom Of The Paradise, vers celui de metteur en scène.

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Conscient de l’absence d’enjeu narratif, n’essayant même pas d’attribuer la moindre densité à ses personnages, pantins sans substance, au pire insupportables, au mieux insignifiants, Michele Soavi compense cette lacune par une mise en scène constamment inventive, créant des motifs visuels sidérant de beauté, sans jamais perdre de vue d’insuffler un rythme soutenu. Il nous embarque dans son train fantôme, à l’intérieur d’un décor en trompe l’œil et orchestre un spectacle son et lumière, enchaînant les mises à morts de plus en plus sanglantes au fur et à mesure que le film avance. Irwin Wallace s’impose comme une présence maléfique mettant fin à une création théâtrale et musicale réalisée par un artiste mégalo et antipathique. Son intervention redistribue les cartes et remet un peu d’ordre dans ce qui ressemble à un opéra rock ringard et prétentieux qu’il vient heureusement bousculer.

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Cette petite touche sadique du scénario distingue le film du tout-venant. La réflexion sur le genre, qui n’est pas des plus subtiles, s’avère gentiment retorse, soulignant non sans malice, que le tueur a davantage de talent que le metteur en scène. A cet égard l’ouverture s’amuse à rejouer les motifs les plus éculés du giallo dans une mise en abîme très ludique qui pousse la ringardise à son paroxysme entre les décors carton-pâte, l’usage d’un saxo épouvantable, des comédiens maquillés comme dans un porno. Rien ne va dans ce prologue qui n’est qu’un leurre pour mieux séduire le spectateur par la suite. Dès l’entame, Michele Soavi prend ses distances avec le matériau d’origine, flirte avec la parodie sans pour autant sombrer dans un second degré facile. On l’a bien compris, le tueur à la tête de hibou, incarne une sorte d’alter-go du cinéaste, qui va redoubler d’ingéniosité dans l’escalade de la violence, à l’image de la séquence fascinante où les corps couverts de plume sont alignés sur la scène, clin d’œil aux délires opératiques des films de Dario Argento. En démiurge de l’horreur graphique, Soavi transforme un banal slasher en un exercice de style passionnant, qui souffle le chaud et le froid, à la fois brutal et poétique, théorique et viscéral. Bloody Bird marque la naissance d’un véritable cinéaste qui va s’épanouir dans ses œuvres à venir, beaucoup plus personnelles de Dellamorte dellamore à Arriverderci amore, ciao.

Bloody Bird - Film (1987) - SensCritique

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Le combo Blu Ray/DVD édité par ESC reprend l’un des bonus édité par Néopublishing, les interviews croisées de Giovanni Lombardo Radice, Michele Soavi et Luigi Montefiori (Bloodbath in Aquarius). Loin de ses prestations barrées et excessives en tant que comédien, Luigi Montefiori apparaît comme un personnage sympathique, portant beaucoup d’admiration pour Joe D’Amato (producteur du film) et Michele Soavi. Il reconnaît sans peine qu’il ne s’attendait pas à un si bon résultat, plus habitué aux séries Z. Michele Soavi garde un souvenir ému du film et livre quelques trucs cinématographiques, empruntés notamment à Hitchcock (la clé plus grande que prévu pour rendre crédible le plan en contre plongée). Il revient aussi sur les aléas d’un tournage difficile, entre un budget ridicule et ses aspirations de cinéastes débutants (sa volonté de mettre en place des travellings). Un documentaire instructif pour les amateurs.  Laurent Aknin connu pour ses ouvrages de vulgarisation sur le bis revient sur le film (Un cinéphile derrière la caméra).

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A propos de Emmanuel Le Gagne

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