Dans Les Cahiers du cinéma d’octobre 1997, au moment de la sortie du Destin, Youssef Chahine déclarait, dans un entretien avec Thierry Jousse : « Soyez gentils, cessez d’employer le terme de terrorisme islamique ou bien alors dites aussi “terrorisme catholiqueou “terrorisme judaïque” », une phrase qui passerait mal aujourd’hui auprès d’une partie de la population occidentale, au sein d’un contexte tendu. Pragmatique et droit dans ses bottes, le cinéaste, évitant ainsi les amalgames faciles, ouvre son film en terre cathare, à Carcassonne, dans le sud de la France, et rappelle une évidence que l’on a tendance à effacer, oubli facheux d’un déni de la mémoire collective : le fanatisme touche toutes les religions, il n’est pas l’étendard de l’islamisme. Il s’étend d’ailleurs au-delà des croyances, investissant tous les secteurs idéologiques.
La brutalité du prologue nous ramène à une terrible réalité : les dégâts spirituels et matériels de toute forme d’intolérance. Joseph voit son père brûler sur le bûcher, entouré de livres dont il est seulement le traducteur. L’auteur n’est autre que le philosophe Averroès, médecin et juge, spécialiste du droit canon, considéré comme l’un des précurseurs de la pensée laïque en Europe. Le jeune homme se rend en Andalousie, à Cordoue, où la famille du philosophe l’accueille. Conseiller juridique du calife Al-Mansour et ami proche de ses deux fils, Abdallah et Nasser, Averroès doit faire face à une secte dirigée par le cheikh Riad, qui essaie d’enrôler les plus faibles par un lavage de cerveau très bien organisé. Alors qu’Abdallah est victime de l’endoctrinement des fanatiques, Joseph et Nasser essaient de sauver les ouvrages d’Averroès, menacés d’autodafé par le calife lui-même, sous la pression du cheikh.

Destin (Le) - Tamasa Distribution

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Ce résumé succinct ne rend pas compte du foisonnement narratif de ce mille-feuille abrasif, peuplé de personnages hauts en couleur, tout droit sortis d’un récit d’aventures conciliant à la fois l’engagement politique du cinéaste et son désir de réaliser un grand divertissement populaire dans un esprit feuilletonesque. Youssef Chahine ne cherche pas à brouiller les pistes, à griser son discours avec des zones d’ombre. Au contraire, il assume le manichéisme d’un propos humaniste fustigeant toute forme d’obscurantisme. Le Destin a été réalisé en réaction au sort de L’Émigré, le précédent film du cinéaste, interdit sur le sol égyptien pour hérésie. La colère du cinéaste ne s’est pas transformée en aigreur : il a su mettre à profit son désir de partager, avec le plus grand nombre, son combat contre toute forme d’ignorance et de sectarisme.
Son film est un cadeau offert au peuple, un spectacle son et lumière qui n’a pas peur de l’excès, d’en faire trop, de jouer avec les artifices les plus voyants. La musique, la danse, le chant et la poésie sont convoqués dans cette fresque festive, colorée et mouvementée, comme remparts à la haine, expressions artistiques nécessaires pour célébrer l’amour et la liberté. La naïveté exposée n’est qu’un leurre, une grille de lecture simpliste : Chahine sait ce qu’il fait, en créateur intègre pour qui « le cinéma doit être au minimum éducatif et moral». Il a beau situer son récit au XIIe siècle, son œuvre évoque la situation sociale et politique contemporaine, où la montée de l’intégrisme infuse un climat anxiogène — et encore davantage aujourd’hui, mais là n’est pas le problème. Il préfère en faire trop que pas assez, dévoiler ses intentions pédagogiques plutôt que créer de la confusion.

Le Destin | ADRC

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Pour cela, il nous embarque dans sa comédie musicale, qui assume ses imperfections et ses anachronismes, préférant surjouer une mise en scène inventive et clinquante, avec ses brusques mouvements de caméra, son montage fluide, ses décors resplendissants nimbés de couleurs vives et ses chorégraphies endiablées. Le corps et l’esprit se marient dans une sorte de transe où le désir sexuel, charnel, n’est jamais mis de coté, ce qui rend l’œuvre encore plus subversive, même si l’on peut regretter une caractérisation stéréotypée des personnages féminins, entre les jeunes idéalistes et les mères pleines de bon sens et d’amour maternel. Cette forme séduisante arrondit les angles et assouplit un scénario souvent didactique, entre aphorismes et tirades édifiantes prônant les valeurs universelles. Parfois, Averroès se laisse aller à la bonne parole, avec des phrases trop écrites pour être crédibles. Il s’exprime comme dans un livre ouvert, ce qui, peut gêner. Mais, ce parti-pris logique ren compte du statut de sage du philosophe, au sein d’une civilisation de l’oral et du geste qui n’a pas encore totalement intégré la culture du papier, qu’il faut néanmoins sauver. La présence symbolique des livres, source du savoir au sens large, ancre Le Destin dans une vision lucide et critique du monde contemporain, jamais à l’abri de la folie des extrêmes. Ces mêmes livres ont nourri l’imaginaire des récits dystopiques, comme en témoignent certains classiques de la science-fiction tels que 1984 et surtout Fahrenheit 451 de Ray Bradbury. Le fantôme de Salman Rushdie, victime d’une fatwa au moment des Versets sataniques, plane également sur le film.

Le Destin - Youssef Chahine - critique

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Derrière la folie communicative d’un cinéma généreux et optimiste, mêlant récit épique, mélodrame, comédie et aventures, se dévoile un pamphlet inquiet et sombre. La conclusion, en forme de pied-de-nez euphorisant, ne manque pas d’ironie. En jetant un de ses livres dans le feu, Averroès sait qu’il a gagné une guerre, mais que le combat doit continuer. C’est sans doute pour cette raison que Chahine a fait du cinéma et qu’il n’a jamais baissé la garde, qu’il a toujours défendu ses opinions et ses idées. Le Destin marque l’apogée d’une carrière riche et variée , réconciliation entre un cinéma cérébral et un autre plus sensuel et sensitif.

Le combo DVD/Blu-Ray de Tamasa, éditeur vraiment précieux,  propose un livret de 16 pages en forme de glossaire  qui contextualise l’œuvre et son époque. Concernant les bonus, l’intervention de l’historienne et musicienne Ama Guermazi (Un divertissement de combat) éclaire la portée politique et esthétique du film. Enfin le documentaire Rencontre avec Youssef Chahine de Christian Argentino mêle interview du cinéaste, making-of et réception cannoise du film en 1997.

 

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