Didier Da Silva – “La Mort de Masao”

Le premier mot qui vient à l’esprit après avoir terminé le nouveau roman de Didier Da Silva La Mort de Masao est « délicatesse ». Un sujet délicat (le suicide) traité avec un tact infini et une plume d’une rare légèreté. L’auteur nous avait déjà séduit l’an passé avec Le Dormeur, sorte d’enquête poétique et introspective autour d’un court-métrage tourné par le cinéaste Pascal Aubier. Cette fois, le cinéma est quasiment absent du récit sauf à un moment où le fantôme de Masao accompagne ses anciens amis tandis qu’ils revoient sur grand écran le dernier épisode de la saga Harry Potter.

Pourtant, il sera bien question d’image dans La Mort de Masao : notamment celles que l’on se forge des êtres qui nous sont proches et qui, pourtant, restent fuyantes et indiscernables. Mais aussi celle de Masao, jeune homme qui vient de se suicider et qui va évoluer quelques jours après son décès (est-ce un fantôme ? une âme flottante au-dessus de la ville comme dans Enter the Void de Gaspar Noé ? Une conscience sans corps ?) dans l’environnement qui constitua le décor de son existence. Il observe ses amis, sa famille et se trouve confronté à leur douleur et à leur incompréhension puisque aucun mot n’explique le geste du défunt.

L’originalité du roman de Didier Da Silva est d’adopter le point de vue du mort pour évoquer la question du deuil, de l’absence, de la culpabilité de ceux qui restent et des chagrins indicibles. Les vivants composent un ballet de silhouettes noyées dans un voile de tristesse. Si Masao a accès à leur intériorité, il demeure toujours une distance entre lui et les autres que la mort ne résoudra pas :

« Sa solitude dans ce monde-ci est aussi complète que dans l’autre ; il y a des choses qui ne changent pas.

C’est du moins ce que Masao a cru, au début. Car ce n’est pas tout à fait exact. D’une certaine façon, c’est pire. Il avait parfois l’illusion – elle ne tenait jamais longtemps, mais il y retombait toujours- de n’être pas totalement seul, quand il était vivant. Il avait des semblables, semblablement seuls, cela faisait une différence. Ils partageaient la même souffrance. »

L’approche pointilliste du romancier (l’esprit de Masao nous fait découvrir quelques traits de la personnalité de ses proches) lui permet d’éviter à la fois le pathos et de conserver cette opacité qui caractérise les relations humaines. Au lieu de tenter de définir psychologiquement les raisons du suicide du héros, Da Silva cherche à saisir les traces fragiles que nous laissons après notre court passage terrestre. Le scandale d’une mort prématurée, résultat d’un geste incompréhensible, devient l’objet d’une méditation poétique autour de l’absence et la manière dont les humains parviennent, tant bien que mal, à composer avec. L’ami homosexuel de Masao, Ryû, s’abandonne à une aventure d’un soir tandis que ses parents sont accablés par la culpabilité et la douleur, comme le souligne ce passage où ils découvrent le corps de leur fils et voient s’envoler leurs derniers espoirs :

« Face à l’irréfutable, son visage adoré, la peine de ses parents a changé de nature. Chez sa mère, la lave en fusion s’est pétrifiée, elle ne menace plus de tout avaler. Chez son père, l’abîme s’est intériorisé ; il n’y tombe plus, il le transporte désormais. »

La beauté du roman tient à cette manière de s’approcher de ces états d’âme indicibles où tout semble basculer en gardant toujours une distance salutaire, cette délicatesse du trait que j’évoquais en premier lieu. La Mort de Masao, en dépit de sa profonde mélancolie et d’un sujet constamment grave, n’est pas dénué de quelques pointes d’humour et d’évocations plus lumineuses, à l’image de l’âme de cette jeune femme que croise Masao pendant son périple.

Avec beaucoup de pudeur et de poésie (utilisons le mot même s’il est souvent galvaudé !), Didier Da Silva parvient à mettre des mots justes sur les émotions violentes  que provoquent un suicide : la tristesse et la culpabilité, l’incompréhension et la révolte, l’absence et le temps qui, malgré les cicatrices, parvient à refermer plus ou moins toutes les plaies…

***

La Mort de Masao (2021) de Didier Da Silva

(Marest Editeur, 2021)

ISBN : 979-10-96535-35-4

139 pages – 17€

Disponible en librairie à partir du 8 avril 2021

© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).

A propos de Vincent ROUSSEL

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site est protégé par reCAPTCHA et la Politique de confidentialité, ainsi que les Conditions de service Google s’appliquent.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.