L’Homme sans mémoire ravive l’éternel débat sur ce qu’est ou non un giallo, à quel moment un film appartient-il au genre ou non. Sans rentrer dans des détails, ce titre, jadis édité par Néopublishing s’apparente plutôt à une série noire transposée en Italie, une sorte d’habile contrefaçon du cinéma américain. Rien d’étonnant de la part de Duccio Tessari, réalisateur oublié de l’industrie italienne. Ni bisseux ni auteur, il revêt le costume transparent de l’artisan consciencieux qui fait bien son boulot. Pourtant, sans posséder un style visuel personnel et encore moins d’obsessions récurrentes, il a signé une poignée de films remarquables, des divertissements de qualité dès son premier long métrage, Les Titans, péplum ludique, entre pastiche et révérence. Suivront, entre autres, au sein d’une filmographie conséquente, deux westerns passionnants interprétés par Giuliano Gemma (Un pistolet pour Ringo et Le Retour de Ringo), un bon polar avec Delon (Big Guns) et La Mort remonte à hier soir, formidable adaptation de l’un des plus beaux romans de Giorgio Scerbanenco, Les Milanais tuent le samedi. Finalement, il est plus proche d’un Joseph Newman ou d’un Gordon Douglas que d’un Lucio Fulci ou d’un Sergio Corbucci. Ses films ne sont pas traversés par le maniérisme formel du cinéma transalpin mais par une certaine élégance de l’effacement du cinéaste derrière son sujet. La mise en scène chez Tessari n’est jamais ostentatoire : elle est au service de ses scénarios. Il n’est jamais dans l’épate et n’use quasiment pas des artifices exploités par ses camarades. Donc, peu de zooms, de cadrages sophistiqués, de décors flamboyants ou de couleurs agressant la rétine. En revanche, ses œuvres sont techniquement irréprochables, réalisées avec soin.

L'homme sans mémoire (1974) | MUBI

Copyright Artus Films

C’est éminemment le cas avec L’homme sans mémoire, qui n’emprunte au giallo qu’une image mentale de meurtre au rasoir et un final sanglant à la tronçonneuse, élément incongru le rattachant au cinéma d’exploitation, d’où le titre alternatif stupide de La Trancheuse infernale. L’histoire pourrait provenir d’un roman de Raymond Chandler ou de James Cain, des auteurs que doit bien connaître le stakhanoviste Ernesto Gastaldi, scénariste prolifique bien connu des amateurs. Suite à un accident ayant causé une commotion cérébrale, Ted a perdu la mémoire. Des bribes de souvenirs lui reviennent. Il reçoit un télégramme l’invitant à rejoindre son épouse, qu’il ne reconnaît pas. Celle-ci a reçu la même invitation. Évidemment, il s’agit d’un piège, son retour étant très attendu. Qui tire les ficelles ? Qui est réellement Ted derrière son apparence de beau gosse sympathique ? Feint-il d’être amnésique pour échapper à un passé trouble ? Autant de questions que le film entretient soigneusement jusqu’à une révélation finale assez attendue, étant donné le peu de suspects potentiels.

Puzzle/L'uomo senza memoria/Man without a Memory (1974) | Mark David Welsh

Copyright Artus Films

Ce thriller parano a la bonne idée de démarrer de manière abrupte, comme si le film avait commencé depuis une trentaine de minutes. Ni l’accident ni l’hospitalisation de Ted ne sont exposés à l’écran. Traqué dès le début par un entourage pressé qu’il retrouve ses esprits, il emmène le spectateur avec lui dans sa quête de vérité. Ce démarquage habile d’œuvres comme Quelque part dans la nuit de Joseph Mankiewicz, Mirage d’Edward Dmytryk ou Diaboliquement vôtre de Julien Duvivier dresse le portrait ambigu d’un Monsieur Tout-le-monde que le passé rattrape soudainement. La prestation de Luc Merenda peut prêter à sourire, car son jeu, tout en nonchalance, reste à la surface de son personnage. Il est parfait pour incarner les justiciers, mais son regard monolithique et la sympathie immédiate qu’il inspire ne conviennent pas d’emblée ici. Toutes les séquences avec la très convaincante Senta Berger dérivent vers une atmosphère de roman-photo qui n’est pas sans charme. D’autant que la comédienne est servie par un rôle étonnamment bien écrit, beaucoup plus consistant que la majorité des figures féminines dans les giallos. On finit aussi par s’habituer à la prestation de Luc Merenda, qui traverse le film avec une forme de décontraction en décalage avec des enjeux relativement complexes.

Puzzle/L'uomo senza memoria/Man without a Memory (1974) | Mark David Welsh

Copyright Artus Films

Ponctué de flashbacks oniriques et inquiétants — fragments de souvenirs réels ou non —, porté par une agréable partition de Gianni Ferrio, L’homme sans mémoire se déguste à sa juste valeur, cocktail juste épicé comme il faut – peu de meurtres et pas de nudité en perspective – mais bien dosé entre romantisme, action et mystère. Il prend des allures de film noir ensoleillé évoluant dans les magnifiques décors naturels de Portofino, village de pêcheurs situé au sud-est de Gênes. Rien d’inoubliable mais de quoi se divertir pendant 90 mn.

Le combo Blu Ray/DVD contient 3 bonus passionnants pour tout amateur de film, du réalisateur italien et de son interprête principal :

« Mémoire en pièces » : Présentation du film par Olivier Père (2025, 42’01”)
« Oeillet rouge » : Portrait de Duccio Tessari par Fabio Melelli (2025, 21’35”, VOST)
« Labyrinthus » Entretien avec Luc Merenda (2025, 19’57”)

 

 

© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).

A propos de Julie RENARD

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.