Dans La Nuit des sangsues, petite série B culte et réjouissante, Fred Dekker attribuait à ses personnages les noms de ses réalisateurs fétiches. Ainsi défilaient Cronenberg, Carpenter, Raimi, Landis, Cameron ou Craven, dans une perspective un peu paresseuse consistant à afficher littéralement ses influences. Avec son complice Shane Black, qui vient à peine de gribouiller un certain Arme fatale, il franchit un cap avec un concept qui n’a rien de nouveau, certes, mais qui demeure totalement anachronique dans les années 80 : ressusciter les fameux monstres de la Universal dans un crossover particulièrement savoureux.

The Monster Squad - Film (2021) - SensCritique

Copyright Extralucid Films

Cette réunion de figures mythiques du cinéma d’épouvante classique n’est pas une première. En 1943, les célèbres studios hollywoodiens sortaient Frankenstein rencontre le loup-garou de Roy William Neill, prototype qui marqua des générations de cinéphiles et de futurs auteurs, parmi lesquels l’inénarrable Paul Naschy, alias Jacinto Molina, scénariste et interprète principal du Vampire du Docteur Dracula, mettant en scène l’affrontement entre le lycanthrope Waldemar Daninsky et une horde de vampires assoiffés de sang. Il poursuit le délire avec Frankenstein contre Dracula, qui pousse le principe très loin dans l’absurde : des aliens tentent de conquérir la Terre en réanimant la Momie, Dracula, le monstre de Frankenstein et le loup-garou. Il ne manquait au palmarès que la Créature du lac noir pour que le bestiaire soit quasi au complet.

Il a osé !: The Monster Squad

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Cet oubli — peut-être volontaire, étant donné le budget étriqué — est enfin réparé dans The Monster Squad, œuvre hybride née de la collision de deux imaginaires : l’héritage du cinéma fantastique hollywoodien classique et l’esthétique des productions spielbergiennes des années 80, dans un dialogue inattendu entre Les Goonies et les monstres de la Universal. Hélas, ce pari fou se solde par un échec cuisant aux États-Unis. Inédit en salles, le film ne sort en France qu’en VHS, devenant malgré tout culte avec le temps. Près de quarante ans plus tard, que vaut réellement cette remise au goût du jour (de l’époque) d’un cinéma perdu, celui des immenses James Whale, Jacques Tourneur et Tod Browning ? Le scénario-prétexte est un peu laborieux, malgré d’excellents dialogues, misant sans doute sur la candeur d’un spectateur prêt à tout pour voir réunis les grands monstres de l’histoire du cinéma. L’argument rappelle d’ailleurs fortement celui de Frankenstein contre Dracula. Ainsi, Dracula — qui n’a rien d’un extraterrestre, certes — est bel et bien revenu, isolé au fin fond de la Transylvanie, nourri par une obsession : dominer le monde. Pour cela, il fait appel à ses petits camarades afin de s’emparer d’une « amulette » lui permettant de régner sur la planète et de briser l’équilibre entre le bien et le mal.

The Monster Squad - Film (2021) - SensCritique

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Le prologue, qui débute par un plan très graphique sur la grande faucheuse, s’avère très réussi. Ce mélange de gothique et de merveilleux, nimbé d’une photographie soignée, laisse espérer le meilleur pour la suite. Hélas, aussi divertissant et sympathique soit-il, le film a pris un petit coup de vieux dans son écriture, que certains pardonneront au nom de la nostalgie : les sorties homophobes dès l’apparition de nos jeunes héros et les personnages féminins réduits au néant passent aujourd’hui difficilement — et, en fin de compte, déjà à l’époque. La sœur de Patrick, l’un des membres du Monster Squad, n’est utile que pour sa supposée virginité et une séquence de voyeurisme où on la voit en petite tenue. Son prénom n’est même jamais mentionné. À ce niveau de dénigrement, chapeau bas. Pour minimiser cet aspect, il faut toutefois souligner qu’hormis l’ancien déporté allemand, les adultes n’existent pas, réduits à leur seule fonction d’autorité. Aucun doute : on est bien plongé au cœur de cette Amérique banlieusarde de l’ère Reagan, créée par l’auteur de E.T. et caricaturée jusqu’à la nausée. Certains y ont vu une satire de l’American Way of Life, où, pour échapper à l’ennui, des enfants décident de croire à l’existence des monstres. Cet aspect, bien que présent à l’écran, demeure à peine effleuré, traité de façon superficielle, loin — pour n’en citer qu’un — de la beauté subversive et poétique d’Explorers de Joe Dante.

The Monster Squad (1987) #RetroReview — CineDump

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Passés ces petits griefs, qui ne nuisent finalement nullement au plaisir pris devant ce spectacle ludique, The Monster Squad se révèle être un formidable divertissement, qui a la bonne idée de ne pas dépasser les 80 minutes (même si certaines coupes sont dues au charcutage d’une production chaotique). Les maquillages de Stan Winston sont remarquables et très respectueux, tout comme les effets optiques de Richard Edlund. Ces derniers ont certes un peu vieilli, mais le charme opère sans difficulté.

Les couleurs chaudes, traversées de faisceaux lumineux reconnaissables entre mille, s’articulent avec des plans nocturnes nimbés d’une brume inquiétante. Plastiquement, le film est une totale réussite : rien à redire. Un amour pour le cinéma classique et d’exploitation transpire à l’écran. Vendu comme un simple véhicule destiné à nos chères têtes blondes, le film sera pourtant un échec en salles et n’aura droit en France qu’à une sortie VHS. Peut-être que la greffe entre chronique de l’enfance et horreur désuète n’était-elle pas si pertinente commercialement parlant. D’un point de vue artistique, en revanche, la proposition se défend pleinement, entre poésie surannée, punchlines amusantes et violence graphique décomplexée pour une œuvre s’adressant au jeune public, mais qui ravira aujourd’hui davantage les grands enfants issus d’une période révolue. 

The Monster Squad (1987) — Distribution et Équipe technique sur MUBI

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Cette petite bombe acidulée, sortie de l’esprit de cinéphiles sincères, ressort enfin en Blu-ray 4K dans une superbe édition concoctée par Extralucid Films, présentée dans un boîtier métallique et accompagnée d’un livret écrit par Fabien Mauro. Ce dernier revient sur l’histoire des monstres de la Universal et sur ce qu’ils ont engendré au fil des décennies, avant d’aborder le film en lui-même. Agréable à lire et riche en anecdotes, l’ouvrage est également agrémenté d’une très belle iconographie. Concernant les bonus, la journaliste Marie Casabonne, membre de Capture Mag, présente le film de manière claire et succincte. L’édition propose ensuite un entretien passionnant et inédit avec l’équipe des effets spéciaux. Enfin, elle se conclut par une intervention du compositeur attitré de Peter Hyams — coproducteur du film —, Bruce Broughton.

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A propos de Emmanuel Le Gagne

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