Brian De Palma – « Pulsions » (1980) / « Blow Out » (1981) [Blu-ray 4K]

Le syllogisme qui va suivre ressemble de près ou de loin à une tarte à la crème, et en contient lui-même trois autres : « Hitchcock est un cinéaste du voyeurisme ; le cinéma de De Palma est hanté par celui d’Hitchcock ; le cinéma de De Palma est donc voyeuriste. » Voilà. Une fois que l’on a dit cela, qu’a-t-on dit, finalement ? Pas grand-chose tant ces vérités absolues, au demeurant pas entièrement infondées, s’avèrent totalement réductrices. En deux films sortis coup sur coup, parmi ses tout meilleurs et réédités en Blu-ray 4K par Le Chat qui fume, Pulsions (Dressed to Kill, 1980) et Blow Out (1981), Brian De Palma confirme et transcende les idées reçues, faisant du premier une étude théorique et esthétique du cinéma voyeuriste en forme d’exercice de style à la mise en scène post-moderne orgiaque, et du second une sorte d’analyse critique du précédent en associant son propos à un état d’esprit complotiste alors très en vogue dans une Amérique faisant de l’image une façon définitive de mettre en doute un réel nécessairement dissimulé aux regards d’une population traumatisée par les tromperies et les manipulations de leur Histoire récente.

Pulsions, ou l’image comme assouvissement du désir

Hitchcockisme dans Pulsions (premier plan : N. Allen) (©Le Chat qui fume)

La question que pose Pulsions et qui en guide le récit et le système formel est somme toute fort simple : qu’est-ce que le voyeurisme ? La réponse qu’apporte ce long métrage semble tout aussi simple : le voyeurisme est un empêchement constant, l’inaccessibilité de l’objet du désir par la distance qui le sépare du regard dissimulé. L’art de-palmien consistera à décliner cette idée sur l’ensemble de son film de diverses façons, des premiers plans mêlant la gratuité du softcore à l’esthétique de publicité pour savon dans sa manière de filmer Angie Dickinson se frottant langoureusement sous la douche à ce personnage d’assassin, Bobbi, homme souhaitant changer de sexe et exécutant avec une grande brutalité les femmes qui lui feraient des avances ou l’exciteraient sexuellement. De ce point de vue, le meurtre brutal de Kate Miller (Angie Dickinson, donc), femme frustrée qui vient de tromper son mari avec un homme de passage dont elle découvre trop tardivement et par hasard qu’il est porteur d’une MST (ou le désir enfin assouvi devenant par là même sujet à caution ou à regret), devient une nouvelle modalité mortifère de la sexualité, la lame de rasoir fétichisée devenant nouvel organe de pénétration du corps (stérile celui-là), à même de faire exsuder les fluides de sa partenaire au corps défendant de celle-ci (le sang projeté dans l’ascenseur comme un substitut à l’éjaculation).

Meurtre de l’ascenseur : eros et thanatos (©Le Chat qui fume)

De fait, l’érotisme et la terreur cohabitent étroitement dans Pulsions, la seconde ne s’exprimant qu’en parallèle de cette peur primitive, cette frustration qu’engendrent la réalité de la corporéité, sa dissimulation, son alternance d’apparition et disparition dont le voyeur raffole. En cela, la fameuse scène de parade amoureuse dans le musée entre Kate Miller et son futur amant d’un jour, absolument magistrale, filature au sein des galeries faisant des cloisons et autres angles de couloirs des moyens de montrer et de faire disparaître alternativement l’objet du désir mutuel des deux personnages, crée les conditions de la montée d’un désir apparemment inatteignable (à une disparition impromptue s’en ajoute toujours une autre) et recrée un étrange dispositif spectatoriel où chaque morceau de cadre dissimulé équivaut à un hors-champ, à une invisibilité aussi frustrante et excitante pour les deux amants que pour le spectateur du film lui-même. Car par l’intermédiaire de ses personnages et son récit, le premier voyeur du film de De Palma, c’est celui qui le regarde.

La force théorique et perturbante de Pulsions se trouve à cet endroit : que seraient les diverses frustrations sexuelles des personnages, la violence rageuse s’exerçant par conséquent, les velléités profondes à voir et à savoir de la part des enquêteurs improvisés (le fils de Kate Miller, Peter [Keith Gordon], peut être considéré comme une version embryonnaire du personnage principal de Blow Out), les corps sexualisés de Kate Miller ou de Liz Blake (Nancy Allen, alors femme du cinéaste et incroyablement érotisée), sans le regard même du spectateur ? Le voyeurisme des personnages et ce qu’il engendre ne font que tendre un miroir vers la pulsion scopique de celui qui, assis dans le fauteuil de cinéma, se délecte de ce qu’il voit, en sécurité. A distance.

Mise en scène de giallo (premier plan : N. Allen) (©Le Chat qui fume)

Pulsions apparaît alors comme un objet fétichiste, aux allures de giallo post-moderne, empruntant au genre italien marchant sur le fil du whodunit et de l’horreur sa sophistication formelle, son goût pour la glorification des artefacts et des masques qui, scintillant comme un miroir aux alouettes, évacuent le réel pour un baroquisme aveuglant. L’orgie graphique du film de De Palma excède la stylisation du genre et, par là même, exacerbe son rapport lui-même fétichiste et bien connu au cinéma d’Alfred Hitchcock (le giallo en étant lui-même par ailleurs une variation). Par certains aspects, Pulsions, par son goût de l’hyperbole formelle, et malgré son efficacité redoutable, ne se situe pas loin d’un geste parodique. Le terme pourrait sembler péjoratif, il ne l’est aucunement : la volonté de De Palma se trouve moins dans l’idée de déstructurer un héritage hitchcockien qui serait autre que le sien que de l’embrasser entièrement, d’en faire une synthèse tout aussi grandiose que, justement, distanciée, reprenant à son compte la place que le Maitre lui-même laissait au spectateur dans ses propres dispositifs formels. Spectateur du théoricien Hitchcock, De Palma semble devenir alors également celui de son propre film. Celui qui regarde est voyeur ; celui qui filme « gratuitement » les corps nus et les jets de sang le devient lui-même. Aucune gratuité cependant, bien entendu : les excès de la représentation de Pulsions ne font que théoriser le cinéma comme un art par essence voyeuriste et fétichiste, presque criminel, dans lequel l’oeil spectatoriel ne serait finalement pas le seul coupable. Bobbi, dans le fond, c’est peut-être De Palma.

Blow Out, ou la pulsion auditive

Parodie introductive de Pulsions dans Blow Out (©Le Chat qui fume)

Amusant de voir à quel point, d’un film à l’autre, Brian De Palma se permet de retourner son cinéma comme un gant tout en creusant le sillon de son propos sur le fantasme que provoque la dissimulation. La scène d’ouverture de Blow Out, séquence de série Z d’horreur gâchée (si besoin était) par une scream girl ridicule, parodie ouvertement Pulsions (ceci afin de confirmer le caractère parodique de ce dernier ?), semblant alors déclarer que le thriller paranoïaque qui suivra ne se situera pas sur le même terrain théorique et formel. Mais force est de constater que l’oeuvre qui précède Blow Out l’irradie tout de même un peu, de manière parfois anecdotique (le type du tueur en série incarné par John Lithgow, ersatz de Bobbi ; la filature dans le marché évoquant en moins virtuose celle du musée de Pulsions) mais souvent de manière plus importante qu’elle n’en a l’air, le second des deux films faisant de l’idée de mise à distance du réel sa clé de voûte.

Jack Terry (John Travolta, dans l’un de ses plus grands rôles) est preneur de son pour le cinéma ; alors qu’il enregistre nuitamment les bruits qui l’environnent dans la campagne aux alentours de Philadelphie pour les insérer dans la fameuse série Z introductive du film, il capture sur ses bandes magnétiques un accident de voiture qui n’en est pas un, dans lequel périt un homme politique en passe de devenir Président des Etats-Unis et duquel il sauve Sally (Nancy Allen, pour son quatrième et dernier film avec De Palma). A l’écoute de l’accident, Jack se rend compte qu’il y a deux détonations, dont celui d’une arme à feu. Et l’obsession de commencer pour lui de reconstituer l’attentat en se servant du film en 16mm d’un escroc qui voulait faire chanter le politicien et présent sur les lieux du drame (interprété par Dennis Franz, déjà dans la distribution de Pulsions).

Voyeurisme auditif (J. Travolta) (©Le Chat qui fume)

Qu’est-ce que le voyeurisme sinon la volonté de recréer une réalité fantasmée à partir de la distance qui sépare le voyeur du réel ? L’originalité de Blow Out se trouve dans la façon qu’a Brian De Palma d’approfondir son obsession pour cette invisibilité ennemie ; l’idée force du film se trouve dans la caractérisation d’un regard sans yeux puisque Jack Terry n’existe que par l’oreille. Un voyeur auditif, en somme, qui, comme tout voyeur, cherchera lui aussi à recréer une réalité. Et le film lui-même, et par ricochet De Palma, de jouer le jeu par le biais d’une mise en scène impressionnante : la scène durant laquelle Jack réécoute intégralement l’enregistrement de l’« accident », insérant dans le film un drôle d’effet Rashōmon (considérer une même action selon un point de vue différent), permet au personnage de revivre de son point de vue ce qu’il avait déjà vécu une première fois, créant une omniscience teintée de remodelage de la réaité. La reconsidération de l’événement (dont la mise en scène dans un second temps est destinée au spectateur) marque l’obsession du personnage, qui deviendra alors un être ayant besoin d’associer la pulsion scopique à la pulsion auditive (il découpe les images vendues par le cameraman amateur à un journal à sensations pour les superposer au son qu’il a enregistré). Pour recréer une réalité à partir de ce qu’on lui aura dissimulé. Définitivement un voyeur.

Recréer le réel (J. Travolta) (©Le Chat qui fume)

La force de Blow Out se trouve dans la façon qu’a De Palma d’associer cette thématique qui lui est chère au contexte politique des Etats-Unis alors en plein marasme, encore sous le choc de leur Histoire récente : l’assassinat de Kennedy, l’épisode traumatique du Watergate. Qu’est-ce que l’Amérique sinon une nation bipolaire, à la fois dissimulatrice (l’opacité du coup de feu ayant tué JFK à Dallas en novembre 1963) et auditivement voyeuriste (les fameux « plombiers » à la solde de Nixon) ? Le récit de Blow Out, d’une densité ahurissante, vise alors à cumuler les deux antagonismes : la volonté de rendre visible l’invisible (Jack Terry cherchant à créer un film d’un accident qu’il n’a pas vu en découpant les photogrammes de la revue, réactualisant l’enregistrement filmique de l’assassinat de Kennedy par Abraham Zapruder), et l’idée d’un pouvoir cherchant au contraire à invisibiliser le réel (les bandes magnétiques contenant le son de l’attentat effacées, double dudit film de Zapruder mutilé, tronqué, découpé par d’obscurs ciseaux le transformant en fantasme de vérité, comme l’expliquait Jean-Baptiste Thoret dans son magnifique ouvrage 26 secondes, l’Amérique éclaboussée : l’assassinat de JFK et le cinéma américain).

Grandeur et tragédie (N. Allen) (©Le Chat qui fume)

Fabriquer de la fiction avec le réel, du storytelling somme toute : telle est la vision des Etats-Unis que livre Brian De Palma, qui n’en fait pas moins quand il tourne ses films. La dernière séquence, d’une amertume sans égale, le prouve : rien ne vaut le détournement de la réalité pour créer la fiction la plus efficace. La scream girl de la série Z du début ne sera plus ridicule, de même que rien n’entachera irrémédiablement l’image d’une Amérique triomphante, mais toute cette illusion ne peut se bâtir que sur les fondations d’une terrible tragédie.

Suppléments des Blu-ray 4K édités par Le Chat qui fume :

Pulsions :

un livret rédigé par Inès Hamdi (40 pages)

« La Femme en violet » avec Nancy Allen (22’)
« La Femme en blanc » avec Angie Dickinson (29’)
« Une leçon de cinéma » avec Keith Gordon (24’)
« Pulsions » par Keith Gordon (6’)
« Derrière les notes » avec le compositeur/chef d’orchestre Natale Massara (54’)
« Symphonie de la peur » avec le producteur George Litto (17’)
Documentaire making of « Pulsions » (44’)
« Taillader Pulsions » (10’)
Les différentes versions (5’)
Bandes-annonces

Blow Out :

un livret rédigé par Inès Hamdi (40 pages)

« Souvenirs d’une poupée de chiffon » avec Nancy Allen (2012, 20’36”, VOST)
« Le Noir et blanc en couleurs » avec le directeur de la photographie Vilmos Zsigmond (2012, 26’34”, VOST)
« Retour à Philadelphie » avec le producteur George Litto (2012, 17’53”, VOST)
« Frissons sonores » avec Pino Donaggio (2025, 30’08”, VOST)
Bande-annonce (1’46”, VOST)
Bande-annonce du film « Pulsions » (2’12”, VOST)

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A propos de Michaël Delavaud

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