Entre deux sorties événements de films signés par des auteurs majeurs (Buffalo Bill et les Indiens, Monsieur Klein), la collection Make May ! s’est fait une spécialité de rendre disponibles en combo Blu-Ray/DVD des curiosités oubliées mises en scène par des noms plus méconnus. Fidèle à son amour pour le cinéma des années 70, l’instigateur Jean-Baptiste Thoret a dégoté une nouvelle pépite sortie en 1975 et mise en scène par Peter Fleischmann. Cinéaste allemand issu de la même génération que Werner Herzog, Volker Schlöndorff ou Rainer Werner Fassbinder, ce dernier se fit remarquer en 1969 avec son deuxième long-métrage, Scènes de chasse en Bavière, un survival dénonçant la xénophobie et l’homophobie ordinaires. Pour son quatrième passage derrière la caméra, il adapte, aux côtés de Jean-Claude Carrière et Martin Walser (déjà collaborateur sur Les Cloches de Silésie), un roman de l’écrivain antifasciste Antonis Samarakis, intitulé La Faille. On y suit Georgis, un modeste employé apparemment sans histoire, arrêté pour subversion. Il se retrouve escorté par deux hommes qui le mènent dans un engrenage étrange. De ce synopsis propice aux retournements de situation, le réalisateur tire un thriller paranoïaque, engagé et implacable, reflet des peurs et des questionnements de son époque. 

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La fabrication même de La Faille l’ancre dans une décennie où le cinéma européen ne connaissait pas de frontière. Mis en scène par un Allemand, tourné en Grèce d’après le livre d’un auteur local, avec un casting composé d’acteurs français et italiens (Michel Piccoli et Ugo Tognazzi se retrouvent après La Grande bouffe et Touche pas la femme blanche !), le film fut mis en production alors que la dictature des colonels venait de connaître sa chute. Si le pays où se déroule l’action n’est jamais clairement défini, l’alphabet présent sur les nombreux panneaux ne trompe pas. Déjà au centre de L’Aveu de Costa Gavras cinq ans plus tôt, cette funeste période inspire à Fleischmann une atmosphère délétère et ubuesque. À la manière d’un Roman Polanski, il multiplie les éléments étranges, bizarres, afin d’accentuer le climat anxiogène. D’un secrétaire pris d’un fou rire inexpliqué, à un curieux briquet mécanique en forme de hibou, le long-métrage frôle à de nombreuses reprises le surréalisme pur. Frondeur, le film pose son rythme dès l’introduction froide et brutale, un plan presque fixe sur la façade d’un immeuble dans lequel a lieu une descente de police se soldant par le suicide de l’interpellé. Ici, la milice du gouvernement (dont le logo est placardé à chaque coin de rue) se croit au-dessus des lois et n’hésite pas à mettre la vie des citoyens en danger, à l’image de cette périlleuse virée en voiture. Comme le rappelle le directeur des services secrets, dans cette société liberticide, seuls ceux qui soutiennent le régime sont innocents. En découle un individualisme mortifère perceptible par de discrets détails. Ainsi, chacun bouscule ou marche littéralement sur le pied de son prochain sans aucune considération. La bande originale d’Ennio Morricone, quant à elle, renvoie aux sonorités du score d’un autre grand film politique de cette période : Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, titre qui aurait tout aussi bien pu convenir au thriller de Peter Fleischmann. Cette attaque en règle ne vise pas que le pouvoir étatique mais également une bourgeoisie historiquement proche des dictatures, à qui le « manager », enquêteur prolo et bourru campé par Mario Adorf (vu dans L’Oiseau au plumage de cristal), reproche d’être les gardiens d’un « bon goût » hypocrite et méprisant. 

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Pur suspense paranoïaque, proche de ceux alors en vogue aux Etats-Unis, La Faille déploie son piège avec minutie. Un récit presque kafkaïen qui voit l’existence d’un innocent arrêté sans raison, passé au crible dans les moindres détails. D’une banale altercation dans un café, à un vulgaire dessin sur une serviette en papier, rien n’échappe à la police qui y voit un moyen de faire craquer ce dernier. Dès son arrivée au commissariat, un agent déclare à Georgis « terminus », telle une mise en garde sarcastique de l’inéluctabilité de sa situation. Dès lors, il ne pourra plus sortir du guêpier. La séquence finale dans le musée, accompagnée des commentaires d’une guide sur le destin dans la mythologie antique, sonne comme un commentaire de la tragédie en cours. Rien n’y changera, le héros est victime de la fatalité et ne peut que se battre dans le vide, sans réel espoir de s’en sortir. Une vision pessimiste et sans concession de la condition humaine accentuée par la photographie crue et sans fioriture de Luciano Tovoli, chef opérateur de Suspiria, Pain et chocolat ou Profession : reporter. Ici, les autorités voient tout et resserrent leur emprise, à l’affût du moindre faux pas. Tout le monde est fliqué, épié, suspecté, à l’instar du protagoniste contraint de justifier d’un échange anodin dont le chef de la police a déjà la transcription détaillée. Rien n’échappe à l’œil de l’État, machine à broyer les individus sous une courtoisie apparente, qui peut compter sur des délateurs omniprésents. Le dévoilement du plan révèle une méthode particulière où « Pour trouver la vérité, tu es obligé de mentir ». S’ensuit une mise en scène constante où le moindre incident (une panne de voiture) est pensé et répété en amont. Le long-métrage conserve habilement le doute sur la culpabilité de l’accusé, mais également sur le but de toute cette mascarade. Jean Ollé-Laprune dans son supplément révèle que le roman suivait deux points de vue différents : celui de Georgis dernier mais également celui de l’inspecteur (personnage sans nom interprété par Michel Piccoli). De qui cherche-t-on réellement la faille ? Nul n’est à l’abri d’être à son tour sur le banc des accusés. Pourtant, dans ce grand mensonge généralisé, il subsiste une lueur d’espoir. 

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Contraints de passer deux jours ensemble, le protagoniste et le policier en charge de l’enquête vont ainsi nouer une relation amicale presque malgré eux ,dont le tutoiement qui s’instaure rapidement est la première étape. Entre moments burlesques dans une cabine téléphonique et discussion grivoise, les deux individus que tout oppose vont se découvrir des points de dissension mais également des points communs. Film patient sur une attente absurde, La Faille brouille les pistes et nos certitudes. Au cœur d’un système aussi oppressif, comment savoir qui est sincère et qui joue un rôle ? Un verre partagé, un passage chez le barbier sont autant de moments de complicité entre un citoyen dont la dictature a fait sa cible et l’un des agents de celle-ci, bien décidé à se rattraper de son échec récent. Entre les deux hommes, quelques figures féminines qui semblent à mille lieues des problématiques absurdes de leurs congénères. Seul ancrage de plaisirs, dans une logique libertaire (mais aussi quelque peu misogyne) chère aux années 70, elles incarnent la douceur, le réconfort et le plaisir. Qu’une femme de chambre insiste pour soigner une blessure (aide que l’inspecteur refuse évidemment, très fier de sa très virile résistance à la douleur), ou que la petite amie de Georgis partage un moment tendre avec lui, aucune ne s’implique dans la mise en scène du mensonge. A contrario, le long-métrage s’amuse à attaquer les symboles masculins, que ce soit à travers le pénis d’une statue qui occupe une grande partie du cadre, ou du coup asséné à l’entrejambe d’un flic. Une manière de rappeler que tout conflit n’est qu’une querelle de petits garçons immatures à qui l’on a donné trop de pouvoir. Au fond, la politique n’a tristement jamais changé. 

Disponible en combo Blu-Ray / DVD chez Studiocanal.

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A propos de Jean-François DICKELI

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