J’ai relu « La Promenade sur la dune. » A priori, il n’y a pourtant pas grand chose de commun entre l’échappée du Zénon presque sexagénaire imaginé par Marguerite Yourcenar dans l’Œuvre au noir, en plein XVIe siècle, et Oceanic, le premier album récemment paru du jeune – il est né à Hambourg en 1994 – compositeur allemand Niklas Paschburg, que l’on définira, faute de mieux, comme néo-classique, et malgré tout la découverte fortuite de l’un m’a irrésistiblement conduit à retrouver l’autre. En y regardant d’un peu plus près, les points de convergence entre le personnage fictif et le réel se multiplient ; les deux hommes quittent ainsi la ville pour partir, face à la mer, à la rencontre de leur liberté et d’une part de leur vérité ; ce qu’ils y expérimentent est partagé entre vie active et vie contemplative, cette dernière finissant par avoir le dessus sans abolir la première ; la retraite dans laquelle ils se réfugient n’est qu’une parenthèse et le quotidien finit par reprendre ses droits.

Niklas Paschburg s’est retiré durant dix jours dans une maison de plage à Grömitz, une cité balnéaire sur les bords de la Baltique, pour composer les douze morceaux trompeusement étales car en réalité sans cesse mouvants d’Oceanic. Pianiste depuis l’âge de cinq ans, le musicien a naturellement fait du clavier le centre de gravité de son projet, en lui adjoignant tantôt une basse, tantôt un accordéon, puis en retraitant électroniquement les sonorités de chacun de ces instruments afin d’aboutir à de riches textures sonores où souvent passe le souffle des éléments, écho des vagues, sifflement du vent, mais où claque également, au début et à la fin du disque, le bruit de la clé tournant dans la serrure afin de mieux matérialiser le caractère d’enclave de l’œuvre. J’admets bien volontiers qu’il n’y a rien de révolutionnaire dans la démarche de ce jeune homme qui reconnaît l’influence de Nils Frahm, de Ólafur Arnalds ou de Hauschka (il serait malhonnête de prétendre le contraire) ; pourtant son travail n’apparaît jamais comme celui d’un épigone zélé et il s’y entend si habilement pour capter mais surtout, ce qui est plus difficile, retenir l’attention, que l’on est immanquablement conduit à s’interroger sur la façon dont il est parvenu à trouver un ton personnel. Sans doute faut-il chercher la réponse dans le fait que, contrairement à ses modèles, il préfère la concision aux longs développements (la pièce la plus étendue ne dure guère plus de cinq minutes et demie) et confère ainsi à ses compositions le format de chansons sans paroles, une intention confirmée par la manière dont il les structure, avec parfois un schéma couplet-refrain relativement perceptible, et le soin qu’il apporte à la fluidité mélodique mais aussi à la pulsation rythmique, toujours subtile, ce qui ne l’empêche pas de se faire parfois dansante, comme dans « Fade Away. » Il faut ajouter à ceci une capacité déjà remarquable à susciter des atmosphères, ici fréquemment contemplatives sans pour autant se cantonner à l’immobilité ; certes, une mélancolie légère enveloppe souvent ces morceaux rêveurs dans une impalpable brume, mais elle demeure suffisamment diaphane pour laisser y pénétrer une lumière diffuse et entrevoir des lointains miroitants (« Abeyance »). Il est d’ailleurs étonnant de constater combien une musique aussi fabriquée parvient à s’émanciper de sa nature au sens propre artificielle pour gagner un espace qui, loin de l’air confiné voire aseptisé du studio, lui confère beaucoup d’espace, d’énergie et de chaleur. Un des autres tours de force de cet album est de sans cesse convoquer la parole tout en faisant simultanément sentir sa superfluité et la menace d’effondrement qu’elle ferait planer sur l’harmonie de l’ensemble.

Loin du caractère « d’ameublement » de nombre de productions de ce type, les compositions de Niklas Paschburg possèdent suffisamment de personnalité et d’intérêt pour qu’on les écoute avec l’attention qu’elles méritent. Après cette première promenade à la fois introspective et ouverte sur le large, l’évolution de ce jeune et prometteur musicien sera sans nul doute intéressante à observer.

Niklas Paschburg, Oceanic
1 CD / 1 LP 7K !

A propos de Jean-Christophe PUCEK

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