Rap français – 2025 dans le rétroviseur, 2026 en ligne de mire

Que restera-t-il de 2025 ?

Celles et ceux qui nous ont lu précédemment ont une idée des artistes et des projets qui nous ont le plus stimulés en 2025. Ce fut une année de surplace sur le plan mainstream au cours de laquelle l’ordre établi n’a été que peu bouleversé. Tout cela dans un contexte où le streaming est le marché dominant, boosté par les tendances des réseaux sociaux et les morceaux courts. La toute-puissance de Jul est toujours intacte et d’actualité, Damso est censé avoir sorti son dernier album, le grand retour d’Orelsan a moins créé l’événement qu’escompté tandis que l’ascension de Theodora amorcée en 2024 s’est poursuivie vers des strates spectaculaires. 2025 a toutefois vu émerger quelques nouveaux visages. On pense à l’explosion de L2B, aux percées de R2, La Rvfleuse ou même Nono La Grinta. On suivra dans les prochains mois l’évolution d’artistes comme Timar dont l’efficace premier album REQUIEM, à défaut de nous emporter totalement, nous a épatés par sa maîtrise et sa propension à s’affirmer sans featuring mais avec des idées. 

Blockbuster d’auteur, MANIA d’Hamza s’impose haut la main comme le meilleur “gros” album de l’année. Dans un paysage où les recettes tendent à se figer, l’artiste belge fut l’un des seuls à ce niveau de notoriété à proposer en toute décomplexion. De la trap (KYKYDEBONDY) à l’afropop (Afri) jusqu’à un magistral R’n’B (ENCORE UNE NUIT, SLOVAKIA, COME & SEE ME), il épate par la qualité et la sophistication des productions, sa manière de digérer ses références et de se les approprier pour créer une couleur qui ne ressemble qu’à lui dans le paysage. Après le carton de Sincèrement, il était attendu au tournant, force est de constater que ce succès n’a aucunement changé son approche intègre et passionnée. Le roi de Belgique, tout simplement.

Dans un registre de rap pur, nos chouchous s’appellent Maïro, Souffrance, ISHA et Limsa d’Aulnay. Rappeur suisse, Maïro a sorti son premier album en étroite collaboration avec son beatmaker Hopital. LA FIEV mêle rap conscient et égotrip malicieux, sincérité pudique et ironie mordante dans une virtuosité faussement arrogante et jamais démonstrative. Un artiste mûr qui se situe très haut dans le rap francophone actuel. Plus identifié, Souffrance a de nouveau sorti un excellent projet, HIVER AUTOMNE, dans un rap à la brutalité chirurgicale, entouré de solides compagnons de route allant de Chilly Gonzales à Soprano en passant par ISHA. Il est l’un des rares à réussir à tenir une intransigeance technique et formelle tout en parvenant à se fondre dans le paysage contemporain. C’est l’autre champion de l’année, que nous avons, comme Maïro, eu la chance de voir sur scène pour deux expériences très différentes. L’énergie volubile de Maïro prolonge l’humeur de l’album dans un souci d’interaction avec le public et une capacité à haranguer la foule. Dans un autre registre, Souffrance aborde chaque morceau comme une entrée sur un ring de boxe qui doit se conclure par un KO technique dans une performance impressionnante d’épure. ISHA et Limsa d’Aulnay ont confirmé leur formidable tandem sur Bitume Caviar (Vol.2) dont nous parlions dans notre ultime sélection de 2025.

À la croisée des genres, on retrouve deux artistes que nous évoquions un an plus tôt dans la partie 4 de notre bilan de 2024 intitulée L’Avenir est à eux, qui pourrait en l’occurrence être rebaptisée, elles, Bad Boys Lovestory de Theodora et Tout Va Mal de Sheng. L’une et l’autre ont confirmé les espoirs que nous placions en elles avec une réédition XXL pour la première (MEGA BBL) et un premier album (J’SUIS PAS CELLE/J’SUIS (TJRS) PAS CELLE) pour la seconde. Deux projets différents et pourtant deux démarches cousines où la question du genre vole en éclats dans des propositions prenant un plaisir contagieux à croiser et hybrider les registres pour délimiter un territoire vaste et intimiste. Celui de Theodora s’étend du rap à la chanson française tandis que Sheng navigue entre rap, R’n’B et hyperpop, en explorant des territoires parfois moins immédiatement accessibles, mais tout aussi pertinents et stimulants.

Une année noire

Sur une note plus dramatique, ouvrons une parenthèse sur une séquence trouble, où le récit sensationnaliste a parfois pris le pas sur la musique.

Il est impossible de ne pas évoquer le décès brutal de Werenoi au mois de mai, au sommet de sa gloire quelques semaines après la sortie de Diamant Noir. 

Il est également permis de s’interroger sur le sort de plusieurs têtes d’affiches de la fin des années 2010, aujourd’hui incarcérées, de MHD à Koba LaD en passant par Maes. Peu importe notre affect pour ces artistes, c’est comme si un âge d’or du rap français avait été soudainement terni par des considérations non artistiques, donnant l’opportunité aux vautours médiatiques de lancer ou relancer des polémiques orientées sur le mouvement hip-hop.

Qu’attendre en 2026 ? 

Les premières sorties et annonces de 2026 dessinent déjà des lignes de force, mais affichent aussi quelques signaux d’essoufflement.

Commençons par la déception M.I.L.S IV. Sans nous considérer comme des aficionados de Ninho, force est de constater que la machine de guerre commerciale qui a régné dans le partage et la générosité avec une domination sans conteste de Destin à Jefe semble marquer le pas. Trop aléatoire dans sa direction artistique, trop inégal dans son ensemble, les yeux trop dans le rétroviseur, ce quatrième volet de sa célèbre saga de mixtape ne se démarque que par à-coups (NWAR, par exemple) nous rappelant au fond de notre pensée sur Ninho. Un artiste techniquement surdoué qui a su assimiler et digérer les tendances pour mieux les décliner, aujourd’hui plus en difficulté pour se réinventer après un album commun décevant avec Niska (GOAT) et un blockbuster efficace mais trop attendu (NI).

Poids lourd revenu en grâce avec ses deux derniers albums (Persona non grata et Veni Vidi Vici auxquels pourrait s’ajouter l’ultime RIPRO), Lacrim vient de sortir en ce début février Cipriani, qui confirme son excellente forme sur la décennie 2020. Annoncé comme un projet 100 % italien, le rappeur pousse plus loin une esthétique qu’il explore depuis plusieurs années, notamment sur ses derniers opus. Mastodonte des années 2010, il semble aujourd’hui moins préoccupé par son impact commercial, au profit d’une volonté de soigner son image, de préserver son aura intacte et, d’une certaine manière, d’écrire sa légende. À la manière d’un Rim’K, Lacrim travaille avec exigence et sincérité la suite de sa carrière, mais sans pression, conscient de ce qu’il représente et sans courir après la jeune génération. Composé de douze titres, dont dix en featuring (Baby Gang y apparaît à deux reprises), Cipriani permet à l’auteur de Corleone d’étendre son emprise en Europe, tout en restant fidèle à ses thématiques, dans un nouvel environnement parfaitement cohérent.

Zed a dévoilé la première partie de NEPHILIM qui confirme la réussite de son passage en solo. Fidèle à sa trap tantôt découpée (l’excellent 2.80 avec IDS du groupe L2B) tantôt mélodieuse (8013), le rappeur est à son aise dans un univers connoté qu’il configure à la faveur d’un flow systématiquement inspiré, parsemé d’étrangetés lyricales dont il a le secret (« j’écris charbon avec le c cédille »). En attendant la suite du projet, l’enthousiasme est de mise.

Coup de communication ou annonce véritable ? Booba laisse miroiter la sortie dans les semaines ou mois à venir d’un certain Blanco Nemesis. Peu importe notre lassitude face aux invectives permanentes du rappeur sur les réseaux sociaux, s’il devait sortir de sa retraite, cela constituerait forcément un événement. Tempérons cette attente, le single Seychelles nous paraît assez peu digne d’intérêt comme une variation poussive de Validée avec des emprunts au flow de DKR.

Dans un mélange des genres (R’n’B, pop urbaine et raï), proche de l’écosystème rap à défaut d’être pleinement dedans, ZMIG, le premier album de Danyl est porteur de promesses entrevues sur ses collaborations au cours de l’année passée (Zamdane, Tuerie, Bianca Costa…). La justesse et l’originalité mélodiques croisent des textes intimistes et inspirés. Pour les aficionados du 667, Osirus Jack a dégainé Hégémonie, un projet court, dans ses standards sombres, sans originalité ou renouvellement mais non dénué d’efficacité.

Place aux femmes en conclusion. 2L, qui a fait forte impression dans le show Netflix Nouvelle École doit maintenant confirmer avec la sortie de son EP Aria attendu pour le 20 février et signé sur le label Hall26 Records (Souffrance et l’uZine). Deux premiers singles convaincants sont déjà disponibles, Enchantée et Adodéjantée, traduisant un équilibre tenu entre fidélité à un rap fait de kickage millimétré et d’exigence lyricale, et l’envie de profiter d’une notoriété nouvelle, à la faveur d’une forme un peu plus ouverte.

On était sans nouvelles de Lazuli depuis l’été 2024 et l’EP Aphrodisiaque, auxquels seulement deux sorties sporadiques se sont succédées (Ultimatum et RendezVous), on n’attendait pas forcément son retour mais avec le single CALIENTE fait forte impression à double titre. Visuellement, l’artiste se dévoile enceinte, ne reniant rien de son attitude badass et son charisme sexy dans un clip 100 % féminin. Le titre offensif lyricalement mêle entertainment et empowerment avec rigueur et insolence. On est plus que jamais branché pour la suite !

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A propos de Vincent Nicolet

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