L’objectif de suivi bimestriel (ou trimestriel) des sorties l’année 2025 côté rap français n’a pas forcément été tenu, tout du moins en temps et en heure. Après trois premières salves proposées jusqu’à l’été, la reprise a été tardive. Les mois mois d’août et septembre timides ont eu temporairement raison de notre motivation, avant que d’autres activités chronophages ne nous contraignent à mettre ce projet officieux entre parenthèses.
C’est ainsi sur une forme simplifiée que nous allons finir notre évocation de l’année 2025 avec une curation moins exhaustive se limitant à un projet par moi. On délaisse l’ambition de traiter un éventail le plus large possible pour nous concentrer sur quatre sorties qui nous ont inspirés. Signalons toutefois la volonté d’évoquer, de préférence, des artistes dont nous n’avons pas encore parlé dans ces colonnes. Entre têtes d’affiches, outsiders et révélations, cette dernière cuvée précède un ultime texte sur le sujet. Nous proposerons un palmarès et un bilan de 2025 auxquels s’ajouteront quelques mots sur les attentes de 2026 et l’humeur avec laquelle a débuté cette nouvelle année.
Septembre
Infinit’ – Above The dream
Si la longue absence d’Infinit’ entre 2020 (Ma vie est un film II) et 2024 (son premier album 888) a temporairement diminué son exposition, son retour en force est venu rappeler une évidence : il siège à la même table qu’Alpha Wann, au rang des meilleurs techniciens actuels du rap francophone. D’une productivité nouvelle, il a livré deux projets en 2025 : la mixtape Mr le faire en février, puis Above The Dream en septembre. Un EP de cinq titres, hors format classique par sa brièveté et sa liberté formelle, qui prend plaisir à investir diverses sonorités tout en restant dans son périmètre : celui d’un hip-hop exigeant, sur le fond comme sur la forme, en dépit de sa décontraction de façade.
Dans une esthétique solaire aux relents très californiens, se ressent une volonté de diversification cohérente où les cinq pistes dessinent autant de directions qui convergent vers une même unité. L’imparable Inf Is Back lance les hostilités. Véritable revival West Coast, le morceau transpose un style si fortement connoté sur la Côte d’Azur, entre placements chirurgicaux, images éloquentes (« en c’moment le soir c’est calme, tout l’monde a l’bracelet ») et citations cinématographiques (Wild Wild West et Eyes Wide Shut réunis dans la même phrase). Une joie communicative où se révèle une modernité vivace en dépit de contours volontairement anachroniques.
Seul featuring du projet, Compliqué reprend à son compte l’âge d’or des collaborations entre rap et R’n’B tendance 90/2000, avec ici Barry qui s’illustre dans un registre évoquant Nate Dogg. Cette parenthèse plus ouvertement mélodieuse amorce une évolution sur les trois pistes suivantes. Un virage discret (plus suggestif que disruptif) vers des sonorités plus expérimentales où la technicité du rappeur est éprouvée par des déformations vocales plus proches de l’électro que du hip-hop. Infinit’ revitalise ainsi partiellement son identité musicale sans dévier de son cap, celui d’un rap proche des origines traversé par un désir d’avant-garde, entre egotrip amusé et introspection malicieuse. La nature récréative pleinement assumée d’Above The Dream vient rappeler que la légèreté n’est pas forcément synonyme d’indigence ou de facilité. Avec une insolence jubilatoire et une aisance déconcertante, le MC livre une démonstration de force dans la nonchalance mesurée. Comment prolonger, ou replonger dans l’été, en quinze minutes seulement.
5 septembre 2025
Octobre
Ptite Sœur, neophron & Femtogo – PRETTY DOLLCORPSE
« La peur change de camp, bande de putes / J’suis effrayé carrément, je sais, elle va envoyer un truc derrière, vous allez serrer / On va continuer d’vous éduquer encore et encore, bande de merdes / Sista, c’est maman, papa, c’est FEMTO‘ » – 100 000 LUMEN.
Onde de choc de l’automne, PRETTY DOLLCORPSE (traduire explicitement « joli cadavre de poupée ») du trio Ptite Sœur & Femtogo en étroite collaboration avec le beatmaker/producteur neophron, est venu relancer un dernier trimestre poussif. Il s’agit de l’un des projets les plus commentés et disséqués lors de sa sortie, mais également d’un objet clivant jusqu’à la question même de son appartenance au rap. Nous sommes sans nul doute face à une proposition qui se démarque du tout venant : un album revanchard et douloureux au cours duquel Ptite Sœur et Femtogo se livrent et se délivrent dans un exercice cathartique et viscéral. Rarement ces dernières années on aura eu à ce point l’impression de voir les tripes de ses auteurs posées sur la table au fil des pistes et des écoutes, avec une impossibilité de détourner l’attention. Le ton peut sembler résolument offensif et surprend presque autant que le fond, les confessions se font dans la violence. Ptite Sœur & Femtogo prennent au pied de la lettre l’expression selon laquelle la meilleure des défenses est l’attaque. Dans un rap technique, aux punchlines directes et allusions qui se passent de métaphores, les phases impactantes s’enchaînent entre sentences ultra-personnelles (« Depuis que j’vendais mon corps à dix-sept, dans l’F1, j’me faisais blowjob / J’ai dit trente pourcents d’mon histoire et ces caves croient j’dis » sur GEIGER COUNTER / « V’là l’super pédé et la super pétasse L’homme en blanc du CeGIDD se coupait les couilles / J’tournais comme une toupie, j’faisais mal au crâne » sur SIXTH FLOOR) et références plus universelles ( « On les nique, on-on va les goumer comme à Stonewall » sur HANK J.). La violence du propos est rendue d’autant plus imparable et indiscutable par la virtuosité de l’exécution, un kickage sec et sans fioritures. Ptite Sœur & Femtogo ne laissent pas le choix à l’auditeur, une manière de répondre à la violence physique par la violence verbale. Prostitution infantile, pédocriminalité, abus sexuels, la dimension inédite dans le rap français révèle une chape de plomb dans un écosystème bien en difficulté face à certains tabous.
Les profils singuliers des deux MC, entre le coming out de Femtogo et la transidentité de Ptite Sœur ajoutent un supplément de fraîcheur et d’inédit à l’ensemble. Peu importe, que l’on ait davantage de réserves sonores quant à la deuxième moitié de l’album. La fin plus expérimentale sur SIXTH FLOOR et ses relents hyperpop nous convainc moins que la douceur posée de PUKE SOMETHING. On goûte moins au rock de MIRRROIR ou à la chanson française limite folk sur SEPTICÉMIE tout comme le texte bouleversant de l’ultime piste LE MOME pâtit d’un refrain inférieur. C’est précisément ce goût du risque constant, cette absence de calcul, qui permet au projet de se démarquer. L’alchimie et la complicité entre les deux rappeurs et néphron y jouent un rôle central. Dès sa pochette, tout droit sortie d’un référentiel horrifique, PRETTY DOLLCORPSE est l’un des projets les plus singuliers et rentre dedans de 2025. Un possible Game changer. Dans un paysage en proie à l’uniformisation, il est venu faire sauter les idées reçues et revendiquer par son originalité thématique et sa dimension quasi inédite (en tout cas à ce niveau d’exposition) un territoire nouveau pour un rap français, assurément loin d’être mort.
10 octobre 2025
Novembre :
Leto – THUG CEREMONY
Tête d’affiche omniprésente avec pas moins de trois projets en 2025 (quatre si l’on inclut la réédition de LIFE), Leto s’est distingué sur formats longs et courts. Dans une période où certains blockbusters peuvent sembler inutilement longs et surchargés, mais aussi génériques et interchangeables, c’est par des projets à enjeux commerciaux moindres que la différence peut se faire (un constat qui vaut également de l’autre côté de l’Atlantique). Le très court THUG CEREMONY (vingt-trois minutes et neuf titres dans sa version initiale) en offre un parfait exemple. Pur exercice d’entertainment nourri à l’adrénaline, il se pose en projet sans prétention et redoutablement efficace.
Tenancier d’une trap fluide et entraînante, Leto déroule en solo (le martial SHAI ALEXANDER en ouverture) et en featurings. Généreux sur le plan des collaborations, l’artiste ne se met pas en danger mais délivre une plaisante démonstration de savoir-faire. Tranchant aux côtés d’1PLIKE140 sur SHAKE TON BOOTY, il réveille un Niska énervé (dans sa veine 2017/2019) sur ÇA DONNE. Plus retors, 10 ou 20 avec Zed (défricheur de flows sous-coté), mêle rap sec et mélodies entre variations rythmiques, dans un passe-passe où les débits évolutifs et changeants des deux rappeurs se fondent et se confondent. En prime, une parenthèse douce et ensoleillée avec Joé Dwet Filé sur AIME MOI, une confrontation assumée avec la jeune génération (ZOMBIE M’APPELLE et La Mano 1.9 bouillant) ou une vibe plus chill avec Jeune Morty et son flow nonchalant sur ON VA LES ÉTEINDRE. L’ensemble est plus diversifié dans ses sonorités qu’il ne le laisse présager en première écoute. Peu importe qu’il ne transcende rien sur le plan des lyrics ou ne songe jamais à réinventer l’esthétique trap, THUG CEREMONY est un projet d’amoureux du genre, modeste et généreux.
À noter qu’en ce début 2026, LETO a ajouté trois titres (en solo) à l’ensemble qui s’étend désormais à douze pistes et une durée de trente minutes.
7 Novembre 2025 / 16 janvier 2026
Décembre
ISHA & Limsa D’Aulnay – Bitume Caviar (Vol.2)
Depuis 2020, les projets communs entre deux artistes connaissent une véritable résurgence pour des résultats contrastés. Entre blockbusters partiellement opportunistes et aléatoirement convaincants (Gazo/Tiakola, Zola/Koba la D, Ninho/Niska) et bonnes surprises (Vald/Heuss l’enfoiré), difficile d’établir un diagnostic franc. Pourtant, ISHA & Limsa D’Aulnay avec Bitume Caviar (Vol.1), ont déjoué les pronostics en signant un opus référence en la matière, se posant tels deux samouraïs du rap unissant leur force pour faire triompher un idéal. Il s’agissait moins d’une alliance commerciale que de la réunion de deux excellents artistes qui prolongent l’euphorie avec une deuxième salve toujours aussi qualitative. Dès Berlingo, ISHA dégaine un flow flegmatique et sûr de ses phases (« L’antipop est dans la bonne position »), tandis que Limsa d’Aulnay aiguise des rimes multisyllabiques avec un plaisir contagieux, le tout sur une instrumentale faussement décontractée discrètement aérée par un soupçon de lyrisme.
Ni dans la tendance ni tout à fait old school, Bitume Caviar (Vol.2) s’impose comme un plaidoyer pour un rap passionné, engagé et intimiste qui ne verrouille pas son positionnement. Les deux rappeurs se racontent avec élégance micro en main et profondeur dans l’écriture qui mêle le futile et l’essentiel, le dispensable et le vital. Qu’ils posent un regard sage sur la jeune génération dans Visiblement : « Tous les anciens veulent manager un jeune artiste alors qu’ils ont rien compris au ness-bi’ / Mais les p’tits talents, ils sont plus vifs qu’avant, ils s’laissent plus piloter bêtement / Faut un général pour tuyauter l’sergent » ou fassent preuve d’une lucidité pacifique sur Fin de ce monde, dont l’interprétation posée contraste avec la virulence du discours (“Ils vivent comme des rois, des ducs et des vicomtes et veulent nous faire croire que toutes les vies comptent / La police ne nous aime pas donc nous l’évitons”), ce deuxième opus se distingue par un art récurrent du contrepied. L’esthétique lumineuse contraste avec la gravité des constats et du propos désabusé. Dans le même ordre d’idée, les citations culturelles vont de Dune au football argentin (“J’ressens une maxi colère, de la tachycardie / Imagine Maxime Lopez qui tacle Icardi”) en passant par un film un peu oublié de Clint Eastwood (“J’collectionne les erreurs, les maillots d’foot et les bibelots J’suis dans l’jardin du bien et du mal comme Eastwood et Jude Law” sur Trafics locaux).
C’est dans cette manière de déjouer les attentes en tandem et bousculer les a priori que Bitume Caviar (Vol.2) marque le plus les esprits. Il réussit à forger un espace hors des étiquettes grossières qui caractérisent le rap par niches soi-disant inconciliables et tord l’idée d’une musique figée. Sa richesse ne l’empêche pas de rester très accessible et intuitif.
Peu importe le positionnement des uns et des autres sur l’échiquier de l’industrie, le rap francophone opère sa réinvention permanente. En ce sens, le disque conclut idéalement une année 2025 où c’est dans l’indépendance que le rap francophone a trouvé sa liberté et son audace, alors que les sphères mainstream (hors exceptions) restaient figées dans des tendances déjà en vigueur.
5 décembre 2025
En vrac :
On a beaucoup aimé la réédition de l’album de Sheng, J’SUIS TJRS PAS CELLE et ses cinq inédits parmi lesquels le très hyperpop et addictif GIRLS CLUBBING / BOYS BORING. Sur une veine un peu plus douce et sensible mais néanmoins entraînante (avec toujours ce spleen en arrière-plan), MEUF MORTELLE décline l’atmosphère de l’album avec une once d’optimisme. En 2025, Theodora semble avoir été de partout, avec le succès que l’on connaît. Elle apparaît deux fois sur l’album de Meryl, La Dame, dans deux registres différents. D’un côté, le très mélodique Paparazzi, de l’autre le rap aux relents de bouyon sur Instructions. Deux excellents morceaux sur un projet que l’on a par ailleurs pas tout à fait fini d’explorer. Dans un style plus classique, on a découvert avec un certain plaisir 2 Mètres sur son album Nouvelle Égérie qui, s’il ne bouleverse aucun code esthétique, investit avec une humilité appréciable un rap brut et sans prétention. Mentions pour un excellent featuring en passe-passe avec Heuss l’enfoiré, A-R et le sombre 22H16.
Sélection Janvier/Février
Sélection Mars/Avril
Selection Mai/Juin/Juillet
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