Documentaire singulier et obsessionnel de Rodney Ascher, Room 237  entre en résonance avec ce qu’écrivait Umberto Eco dans Les Limites de l’interprétation » :« La force d’un secret réside dans le fait d’être toujours annoncé, jamais énoncé.S’il était énoncé, il perdrait de sa fascination ».

 

Ascher ne cache pas son addiction profonde pour le cinéma de Kubrick et affirme aussi avoir été particulièrement marqué par The Shining. Il n’a cependant pas choisi de construire le film autour de son expérience. Mais de celle de cinq intervenants très différents, compétents et crédibles dans leurs domaines respectifs. Ils sont réunis par une même passion obsédante : révéler à l’aide d’analyses méticuleuses les significations cachées que le réalisateur démiurge aurait donné à son film, dans des constructions complexes, où les clés et les indices n’apparaissent que dans une perception d’initié.

D’autres films ont déjà généré de multiples critiques interprétatives, comme par exemple les curieuses « synchronicités » entre The Wizard Of Oz de Fleming et l’album The Dark Side Of The Moon de Pink Floyd. Et il y a aussi une abondante littérature sur la présence intentionnelle d’énigmes visuelles  dans le cinéma de Kubrick (notamment dans 2001 A Space Odyssey. The Shining a une place particulière dans la filmographie de Kubrick. Lors de sa sortie en 1980, comme beaucoup de grands films avant leur reconnaissance, il fut d’abord démoli à l’unanimité par la critique américaine et laissa le reste du monde partagé (ce sera également le cas pour Full Metal Jacket) entre la déception et le choc d’un film génial qui dépassait très largement le genre qu’il était sensé illustrer. Pour beaucoup Shining est également devenu au fil des années, un authentique objet de culte qui a définitivement marqué la culture pop et cinéphilique. Si on y associe la personnalité très perfectionniste que l’on attribuait à Kubrick, sa façon de travailler minutieuse et presque maniaque dans le désir de tout contrôler, ainsi que la place importante de la symbolique et de références cachées ou suggérées dans son œuvre, on obtient peut être le film qui se prête le mieux au travail de dé-construction, de dissection. Une traque acharnée et paranoïaque du détail, soit un terrain  de jeu idéal pour nos cinq « geeks ». Chacun va créer un lien secret, presque intime, avec le film et se le réapproprier totalement pour servir sa thèse.   Ainsi, Room 237 est à la fois documentaire, film gigogne et matrice de théories, méta-film réfléchissant sur le cinéma et le processus des idées. En dire plus sur les hypothèses de nos cinq exégètes serait un contresens; plus qu’un spoiler, ça serait rompre le pacte secret qui unira bientôt le spectateur au film et troubler l’accord mystérieux qui lui fera accréditer ou non certaines théories. La variété des exégètes donne déjà un avant-goût des possibles : un journaliste reporter de guerre, un professeur d’histoire, une dramaturge et romancière, un cinéaste spécialisé dans les analyses de Kubrick-également musicien et performer, un alchimiste versé sur les théories du complot.  Les théories et les démonstrations divergent, mais s’appuient toutes sur un même postulat: Kubrick n’a rien laissé au hasard ; dans son film, tout est intentionnel. Faux raccords, incohérences, problèmes de continuité, décors, accessoires, gestuelles etc. Tout fait sens (un peu comme dans certains monastères tibétains ou la dévotion est telle, que même les éternuements du Lama ont valeur d’enseignement !). Le cerveau humain a des capacités d’association assez étonnantes. L’interprétation symbolique est sans fin car un référent va toujours en appeler un autre. Les justifications des thèses exposées sont parfois à la limite de la maniaquerie, d’autant plus que le crédible côtoie le farfelu, voire parfois le délire hallucinatoire. Vertige interprétatif, bien traduit par  Jay Weidner- l’exégète alchimiste- dans l’exergue de son livre, La Seconde Loi de l’Univers : « Si une image équivaut à un millier de mots, alors un symbole équivaut à un millier d’images ».

 

 

Si The Shining  en première lecture est une lente plongée dans la folie et l’enfermement, Room 237 s’apparente aussi un peu à une lente plongée dans la folie « douce » des cinq intervenants. On pourrait presque les imaginer eux aussi condamnés a errer infiniment dans les inquiétants couloirs damassés de l’Overlook Hotel, dans une recherche compulsive de preuves et de détails.

Room 237 fait corps avec son époque, dans une société post 11 septembre 2011, saturée d’images publicitaires à la  sémiologie de plus en plus raffinée et subliminale, où les choses cachées, opaques sont finalement très présentes. Nul besoin de souscrire aux thèses abordées pour apprécier le film. Ascher ne juge pas les intervenants et ne pointe jamais le ridicule de certains exposés qui sont parfois très cocasses dans l’exagération. Il est avant tout dans la célébration de la cinéphilie, interrogeant le pouvoir d’emprise que peuvent avoir certains films.  Room 237 est, aussi et surtout,  un film profondément original,  -très bien- construit par chapitres comme The Shining, fonctionnant de façon alchimique. Ainsi, le film ouvre sur une scène d’Eyes wide shut : Tom Cruise passe devant un cinéma où est projeté Shining. Il regarde l’affiche, rentre dans la salle. Au moment où la porte se ferme, le titre emplit l’écran,  Room 237, nous conviant à un rituel initiatique, à l’instar de Tom Cruise qui se retrouvera mêlé malgré lui à une société secrète, voire occulte.  Cette image forte de spectateurs plongés dans le noir et communiant mystérieusement ensemble, le cinéaste  l‘emploiera à plusieurs reprises dans son film.  A personnages dans l’obscurité, visages invisibles : Ascher  a choisi de ne jamais faire apparaitre le visage des intervenants, ce qui fait davantage jouer l’imaginaire du spectateur, l’invitant à participer et à revisiter le délire interprétatif.  Leurs explications sont appuyées très efficacement par des images de The Shining.  Et c’est un plaisir de revoir les plans très plastiques du film ou d’autres films de Kubrick avec des arrêts sur images, recadrages, ralenti etc.. D’autres participent à la mise en abyme du film : une  scène Des Démons de Lamberto Bava où les spectateurs se transforment en Zombies en regardant un film d’horreur ; la séquence onirique imaginée par Dali dans La maison de docteur Edwardes, employée pour parler des rêves comme signaux de danger.  Comme le dit l’affiche de Room 237, « many ways in, no way out » : soit, littéralement : « beaucoup d’entrées, pas de sorties ». Ou encore,  une multiplicité d’interprétations à l’infini dont on ne sortirait jamais. A l’image du labyrinthe de Shining, qui, paradoxalement, sauvera ses héros en les faisant revenir sur leurs pas. A ce sujet, un des intervenants cite T.S Elliot : « L’Histoire prend des détours habiles ». Ce qui est aussi une parabole non seulement du film Shining mais de l’hyper-film Room 237.

 

 Œuvre spéculative au carré, interrogeant les questionnements d’adeptes d’un film mystérieux, Room 237 est une passionnante proposition réflexive sur le cinéma, le rapport des spectateurs à une œuvre, conférant au film d’Asher une dimension cabbalistique, à l’instar du labyrinthe. « Si tu t’égares, ne demande surtout pas ton chemin, tu risquerais de ne pas te perdre » dit le Talmud. Un film de cet acabit qui propose autant de pistes et de dérives tout en restant un objet parfaitement fascinant et drôle, nous donne terriblement envie de découvrir le prochain opus de Mr.Ascher, réalisateur particulièrement ouvert sur  la dimension cachée et alchimique du Cinéma, art de l’Invisible. 

Voir notre entretien avec le réalisateur Rodney Asher

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