Nous avions quitté Christophe Gans en 2014, déçus par son adaptation onéreuse et made in France de La Belle et la bête. Avec seulement cinq longs-métrages réalisés en trente ans, le cinéphile hors normes est devenu un cinéaste rare et ambitieux. Chacune de ses sorties est un événement attendu avec un mélange d’excitation et de défiance. Une exigence qui se renforce lorsque l’on considère les nombreux projets qui n’ont jamais pu voir le jour, parmi lesquels Corto Maltese et Vingt Mille Lieues sous les mers, annoncés au cours de la dernière décennie. Si l’on excepte une ressortie en salle puis en vidéo du Pacte des loups (que l’on défend bec et ongles) en 2022, l’homme a été plutôt discret. Il revient en ce début d’année 2026 avec Retour à Silent Hill, une adaptation du jeu vidéo sorti en 2001 sur PlayStation 2 et depuis remaké en 2024 sur consoles nouvelles génération. Vingt ans se sont écoulés depuis la transposition par ses soins du premier opus de la franchise, deux décennies durant lesquelles son œuvre s’est imposée bon gré mal gré comme une référence en la matière. Il faut dire que dans une histoire de relations contrariées, pour ne pas dire controversées, entre le cinéma et le format vidéoludique, Silent Hill faisait l’objet d’une proposition cherchant à trouver sa forme pour le grand-écran, à la fois dans le respect et la trahison de son modèle. Gans ne manquait pas d’invoquer visuellement Dario Argento et Lucio Fulci tout en étant épaulé par des figures de poids. On retrouvait Roger Avary à l’écriture mais aussi le compositeur du jeu originel Akira Yamaoka ou le chef opérateur Dan Laustsen (connu pour ses collaborations avec Guillermo Del Toro). Imparfait mais stimulant, le film déployait un univers riche soutenu par une problématique ambitieuse. Comment réussir à créer un pont entre septième art et gaming en élaborant un langage capable de saisir les spécificités de chaque médium ? Esthétiquement très solide, il était ponctuellement freiné dans ses élans de sidérations graphiques par une construction narrative plus classique ainsi que par l’ajout de sous-intrigues plus poussives, aux airs de concessions accordées aux studios. Il n’empêche que, revenir sur cette réussite vingt ans après, interpelle. Pourquoi si tard ? Comme La Belle et la bête renvoyait au souvenir du Pacte des loups, Retour à Silent Hill, dès son titre, évoque un regard tourné vers le passé. Après plusieurs projets tombés à l’eau, Gans est-il prisonnier de ses succès antérieurs ?

© Metropolitan FilmExport
Annoncé dès 2020, écrit pendant le confinement, ce long-métrage aura mis près de six ans à arriver sur les écrans. Le tournage avait débuté en avril 2023 pour se clore un an plus tard. Le réalisateur en parlait en toute transparence au Point dans une interview publiée en 2025 : « Cela fait cinq ans que j’y suis. Je l’ai tourné début 2023. Le film devait être finalisé en avril 2024, mais à cause des producteurs délégués, ça a traîné et je l’ai fini en janvier dernier ». On ne prend pas tout à fait les mêmes et on recommence. Exit Roger Avary et Nicolas Boukhrief, Gans se partage l’écriture avec Sandra Von-Oh (plus connue en tant que romancière sous le pseudonyme Lori Anh), qui l’avait déjà épaulé sur La Belle et la bête. Il s’entoure également de William Josef Schneider, avec qui il avait commencé à travailler sur Corto Maltese mais aussi le scénariste du récent remake de The Crow. Il confie l’image à l’argentin Pablo Rosso dont il avait croisé la route en 2004 en produisant Saint-Ange de Pascal Laugier. Un directeur de la photographie principalement connu pour ses collaborations avec les espagnols Jaume Balagueró et Paco Plaza, soit une pointure dans son domaine avec un penchant manifeste pour le cinéma d’horreur. Il convoque un casting sans tête d’affiche dans lequel on retrouve Jeremy Irvine qui tenait autrefois le rôle principal dans Cheval de Guerre de Steven Spielberg et Hannah Anderson, vue dans la série The Purge ou une suite tardive de Saw (Jigsaw en 2017). Lorsqu’il reçoit une mystérieuse lettre de Mary, son amour perdu, James est attiré vers Silent Hill, une ville autrefois familière, aujourd’hui engloutie par les ténèbres. En partant à sa recherche, James affronte des créatures monstrueuses et découvre une vérité terrifiante qui le poussera aux limites de la folie. Précédé d’une réception glaciale outre-Atlantique et nourri de rumeurs négatives quant à son tournage, que vaut ce Retour à Silent Hill ?

© Metropolitan FilmExport
Laudateur du jeu originel, dont il chantait déjà les louanges à l’époque de la sortie du Pacte des loups, Christophe Gans se devait de livrer une adaptation digne de l’opus le plus apprécié des fans. Crevons l’abcès tout de suite, le long-métrage n’est pas la réussite tant espérée (ou tout du moins fantasmée) de la part d’une figure essentielle de la cinéphilie française. Une déception perceptible dès l’introduction catastrophique au rendu de facture presque télévisuel où se détache sa principale et rédhibitoire limite : un casting fade et insipide qui ne parvient jamais à incarner pleinement les tourments existentiels des personnages. Plus étonnant, le cinéaste cède à certains gimmicks éculés, renvoyant à l’horreur des années 2000, période durant laquelle était sorti le premier volet qui, quant à lui, avait su éviter les jump cuts faciles. Une emphase formelle et sonore qui nuit à l’immersion dans l’atmosphère si particulière de la saga vidéoludique. En accentuant chaque effet horrifique, il les désamorce en réalité, les rend prévisibles et, in fine, lassants. Néanmoins, et malgré ces réserves, Retour à Silent Hill n’est pas non plus la monstruosité cinématographique pointée du doigt par certains (l’absence de nuances encouragée par les réseaux sociaux ?). Moins élégant et opératique que son aîné, il prend une tournure plus poisseuse qui colle parfaitement à la noirceur de son récit. Trouvant réellement son rythme et son identité à l’arrivée du héros dans la cité maudite, force est de constater que le film déploie un univers tangible et anxiogène qui n’a rien perdu de son pouvoir de fascination. La cinégénie du jeu (lui-même grandement influencé par le septième art) se retrouve dans son ambiance où la ville labyrinthique fait office d’unique liant entre les deux films de Gans qui agissent comme des objets autonomes. Sachons gré au metteur en scène de chercher à rendre constamment organique et charnel son thriller mental. Chaque créature agit comme une projection symbolique matérielle des traumas et remords de James. Un ancrage émotionnel qui, s’il n’atteint pas systématiquement sa cible, parvient à rendre leurs apparitions marquantes. Plus encore, certaines séquences usent d’un sound design strident et de lumières stroboscopiques générant un malaise et un inconfort bienvenu (et rare) dans ce type de production. Surtout, malgré les nombreux clins d’œil, le réalisateur ne cherche donc pas à rassurer son spectateur ou à le brosser dans le sens du poil en suivant une logique nostalgique qui s’appuierait sur les souvenirs de gamer de ce dernier. Au contraire, celui-ci fait le choix d’une œuvre déconcertante et profondément intimiste, qui s’avère plus dense qu’on ne pourrait le croire.

© Aleksandar Letic – 2025 Room 318 Productions, Inc
Cet antihéros, aussi incapable d’accepter la mort de l’être aimé que d’appréhender le réel tel qu’il est, amène Retour à Silent Hill à flirter avec le drame psychologique pur, intensifiant de facto l’horreur. Dans ce film sur le déni, se dégage un angle étrangement personnel où James se confond progressivement avec le cinéaste. Christophe Gans s’accroche à un idéal de cinéma en décalage avec celui que l’industrie lui permet d’exercer et en rupture avec les tendances. La dimension anachronique manifeste de cette dernière réalisation se double à l’écran d’une course théorique et pratique vers le passé. Un aller sans retour qui traduit une nostalgie maladive et douloureuse, qui est autant celle du protagoniste que celle de l’homme derrière la caméra. Cette facette troublante, et inédite dans son travail, s’amplifie par une attention toute particulière sur les regards de son personnage. Qu’il s’agisse de gros plans de ses yeux (jusqu’à l’un des visuels utilisés pour l’affiche) sous l’inépuisable inspiration de Dario Argento, ou l’omniprésence dans le cadre de miroirs et de reflets, l’œil est l’un des motifs privilégiés de la mise en scène. Cet avatar possible et aliéné se fait l’incarnation d’un romantisme noir, brut et torturé épousant ainsi le dessein de Gans. Dans une approche très européenne du genre, en rupture avec les standards américains (d’où une greffe contre-nature dans l’usage de procédés filmiques galvaudés), où l’atmosphère et les personnages priment sur les effets, se lit aussi le combat d’un auteur face aux décisionnaires et aux forces contraires. Cependant, la question du point de vue, centrale dans le jeu vidéo, nourrit également ici une dialectique cherchant à impliquer le spectateur émotionnellement mais aussi à le stimuler. Ce rapport aux yeux, comme si le réalisateur voulait nous regarder sans détour, a quelque chose de franc et non dissimulé, le long-métrage prend ainsi des airs de confessions. Qu’elles soient cinématographiques (les références vont de Toutes les couleurs du vice pour les scènes de messe noire, à Society pour l’un des monstres) ou tirées d’autres disciplines (la peinture en tête), les inspirations s’avèrent moins visibles ou moins connues que celles du premier volet. En découle, une œuvre plus fermée sur elle-même mais aussi, peut-être, plus autonome. Même si, signe des temps, Christophe Gans n’adapte pas (par peur de la vindicte des fans ?) mais transpose tel quels certains éléments grotesques du jeu (le look de certains personnages) quitte à désorienter le néophyte ou s’exposer au rejet. Par delà ses qualités et défauts, voire tout simplement sa rationalité, Retour à Silent Hill est un objet étrange, informe, plus bancal que son prédécesseur mais néanmoins parcouru de visions et d’instincts inspirés, doublé d’une dimension intimiste éclairante à propos de ses lacunes mêmes.
© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).