Çagla Zencirci & Guillaume Giovanetti – “Noor”

Premier long-métrage du duo franco-turque, Çağla Zencirci & Guillaume Giovanetti  Noor séduit par sa douceur, non dépourvue d’âpreté, sa simplicité qui va à l’essentiel. Un premier film à l’image de son héroïne, fragile car singulier et déterminé.

       

Noor  fait partie de la communauté des khusra (les transgenres) au Pakistan et veut s’en affranchir. Suite à deux contrariétés, il s’enfuie dans la région des lacs dont lui a parlé un sage. Une région où il y aurait des fées et où les vœux pourraient être exaucés.          

Rien que par son pitch, le ton du film est donné : à la croisée du documentaire et du conte, de la fable également. Un des déclics du projet  est le fait que le réalisateur, Guillaume G, relativement imberbe, ait été abordé lors d’un rassemblement religieux par un pakistanais androgyne enviant le fait  que Guillaume puisse avoir une compagne du fait de son « « handicap.  Puis, le couple de réalisateurs qui collabore depuis plus de dix ans (dont une décennie au Pakistan), a traversé la région à la recherche de l’interprète-phare jusqu’à tomber sur Noor dans un bazar de Lahore au Pendjab.  L’histoire découle de sa propre expérience. « Noor » veut dire « lumière » en arabe et c’est la quête de Noor.  Avec une grande pudeur et des moyens simples et limpides, les deux réalisateur nous font suivre la trajectoire de Noor, des ténèbres du renégat dans lequel il a été relégué : ni-homme, ni-femme, sa fiancée vient de rompre, il est en proie aux quolibets et à l’opprobre, jusqu’aux cieux lumineux de la région des lacs. Un joli aller/retour passé présent est traduit par le caméscope diffusant via la télé des plans de Noor, maquillée, habillée en femme, ondulant en musique. A la fois filmé à l’épaule et très documenté, souvent le film décolle dans des scènes à la limite de l’onirique et du fantastique, comme le très beau montage parallèle qui finit par se faire rencontrer la scène où Noor se recueille sur la tombe de sa mère et lui demande pardon et la cérémonie funéraire, rythmée par des tambours.

   

Le climax atteint son apogée  quand Noor danse en tunique rouge, sur des percussions. Enfin accepté, aimé ? Transe du trans’ qui va accéder à un monde plus clément après cette rencontre au cimetière, puis surtout quand il gagnera la région féerique du lac sacré. Comme l’énonce si bien Uzma, la solitaire qu’il croisera dans la région: «  Tu vois une goutte d‘eau puis, tout l’océan ». 

Le duo de cinéastes traduit bien l’ostracisme et la solitude de Noor jusqu’à son évolution. Avec délicatesse et des scènes contemplatives, ils nous font partager son errance et son cheminement  à travers la ville, puis les  paysages pakistanais de la campagne ou de coins paumés. Egalement, les collisions avec la norme hétéro-beauf-macho. Tous deux confirment qu’" il est extrêmement difficile de sortir de n’importe quel groupe social. Et en particulier de celui des Khusras qui est une communauté très soudée, avec des règles très précises et qui fonctionne sur un système d’entraide. Lorsqu’on sort de cette communauté, on redevient seul."

 

Fait avec de petits moyens et une grande empathie, le film  rend la quête d’amour de ce transgenre universel, transfigure les genres, en passant du réalisme à la légende, de la légèreté au drame. Noor  relate le cheminement d’un homme-femme, qui doit affronter seul, une société patriarcale avec des idées très arrêtées sur la masculinité et guère évoluée.   Vu les reconsidérations actuelles sur le genre et surtout, la sensibilité avec laquelle la turque Çağla Zencirci et le français,  Guillaume Giovanetti, dépeignent son parcours, Noor ne peut que  toucher le plus grand nombre, du moins, ceux qui vont au-delà des assignations masculin-féminin et des stéréotypes induits. 

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