Hervé Le Corre – “Après la guerre”

D’un point de vue historique, le polar d’Hervé Le Corre, Après la guerre s’aventure dans un univers désormais oublié : la France de l’après guerre dans une ville de province, Bordeaux, où les blessures ne se sont pas refermées. Cette France qui tenta d’expier le mal de la collaboration durant l’épuration ne pu empêcher le maintien d’une majorité de collaborateurs aux postes qu’ils avaient occupés pendant la guerre. Ainsi, la mise sous silence de leurs actes permit leur oubli progressif et l’amorce d’une réconciliation nationale.

Mais, entrer dans le polar d’Hervé le Corre c’est surtout s’enfoncer dans le crépuscule d’une époque où les vivants semblent frappés par la douleur de leur passé. Avec une maîtrise remarquable et une écriture saisissante, Hervé Le Corre plonge le lecteur dans un enchevêtrement de destins désenchantés. Une ville sombre, mouillée par la pluie et la brume où les ports, encore présents à cette époque, semblent être la seule porte de sortie vers un ailleurs imaginé. Dans cette ville, les vivants ressemblent à des rescapés. « La ville est crasseuse, souillée par le jus charbonneux du crachin d’hiver, nécrosée par les chaleurs moites l’été. Elle pue le gasoil, le salpêtre des caves de pierre refoulant par les soupiraux, la vase du fleuve brun, le poisson et les légumes étalés sur les éventaires des marchés. Il a l’impression que tous ces effluves sont venus se mêler dans la cour du commissariat et lui soufflent à la figure toute la pourriture qui submerge la ville et le pays depuis la fin de la guerre, cette haleine fétide charriée par toutes ces gueules qu’on a autorisées à s’ouvrir ».

Au milieu de ce monde en déliquescence, émerge la figure du commissaire Darlac tenant les rênes officieux des milieux licites et illicites de la ville. Lui a traversé la guerre en veillant toujours à être du bon coté du manche. « Le pognon, la puissance, le cul étaient de l’autre coté. Et puis les allemands semblaient invincibles et leur ordre casqué couvrait le chaos, comme la voûte dense des arbres géants, où vivent les grands oiseaux, s’étend au dessus de la jungle primitive. On a depuis éclairci la foret, mais il a compris qu’au ras du sol, dans la fange qui fermente, il se sent à son aise. Il ramasse ce qui tombe des branches ou ce qui naît de la décomposition. Il grimpe pas aux arbres. Il joue pas les singes savants ni les perroquets criards et bariolés. Il sait quelle est sa place dans la vaste hiérarchie du monde et quels profits il peut en tirer. Cette connaissance est la seule qui vaille pour lui. » Les politiques passent, les ordres changent mais lui reste. Inoxydable élément tenant la ville à sa coupe grâce, notamment, grâce à la fidélité d’une poignée d’hommes toujours prompts à faire le coup de poing. Meurtre, torture, viol, tous les coups sont permis pour faire passer le message. Néanmoins, depuis quelques temps une menace latente surgit. Sa fille est agressée, sa femme espionnée et des proches sont retrouvés assassinés. Darlac ne croit pas au hasard. Très vite, il sent un mauvais présage.

L’auteur de ces actes est Jean Delbos, rescapé des camps où il a perdu sa femme, changé d’identité et perdu tout espoir en « l’humain ». Avant la guerre, les deux personnes se côtoyaient. Jean Delbos avait même cru que leur relation suffirait à les protéger de la police, lui et sa femme juive. C’était avant la descente de police et leur arrestation. Depuis, Jean n’a qu’une seule idée : se venger. Hervé le Corre ne dépeint pas un héros du bien, bardé de valeurs morales mais, juste une personne affreusement marquée par les souillures du passé et cherchant à « rendre la monnaie de la pièce ».

Au delà de cette histoire de vengeance, l’auteur relate la vie du fils de Jean. Échappé miraculeusement lors de l’arrestation des ses parents, il a été recueilli et élevé par une famille. A travers lui, le récit amène le lecteur en pleine guerre d’Algérie. Lui, de nature plutôt réservé, se trouve confronté aux atrocités de la guerre et à la cruauté des hommes. Il comprendra, dans la poussière et le sang de ces villages dévastés, qu’il ne peut rester plus longtemps sans perdre le peu d’humanité qu’il lui reste.

Hervé Le Corre livre un thriller passionnant marqué par une profonde noirceur tant dans la trame que la forme. Au cœur de cette tragédie, ses personnages n’ont pas de salut possible. La seule bonté qu’on peut entrapercevoir réside peut-être dans ses personnages féminins qui malgré les épreuves semblent garder une puissance de vie inébranlable. C’est à travers elles que se matérialise l’infime espoir de l’auteur.

Après la guerre

un thriller d’Hervé Le Corre

Editions Payot et Rivages

 

A propos de Julien CASSEFIERES

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