Coffret Gamera les années Showa partie 1 chez Roboto Films – La revanche du kitsch

Que l’on se rassure, Godzilla, roi des monstres en titre, reste, encore et toujours, indétrônable. Cette mise au point rassurante faite, voici qu’un autre kaijū a les honneurs d’une restauration en Blu-Ray et Ultra 4K chez Roboto film. Apparu dans les années 60, ce petit nouveau se montre bien décidé à se faire une place dans un panthéon déjà bien rempli par Mothra, Gidorah, Rodan et même King Kong, tous titulaires dans l’écurie de la Toho (celle du grand patron depuis 1954). Le blanc-bec se nomme Gamera, et c’est sous l’égide d’un autre studio, la Daiei, qu’il fera son apparition dans les salles obscures.

C’est donc en outsider que Gamera parviendra à se faufiler dans le cœur du public japonnais. Ce kaijū est une sorte de tortue géante dotée de pouvoirs assez originaux, lui permettant par exemple de cracher du feu ou de rentrer dans sa carapace et de voler telle une soucoupe volante, en tournoyant dans les airs.

Lorsqu’en 1965, cette étrange bestiole géante débarque en noir et blanc sur les écrans, Godzi le boss des kaijū occupe le devant de la scène depuis déjà une décennie, avec pas moins de cinq films au compteur (le sixième, Invasion Planète X, sortira la même année), et en couleur depuis belle lurette. Quel est donc le secret de cette tortue, laquelle est parvenue à ramper suffisamment haut au box-office pour être montrée à l’écran sept fois de 1965 à 1980 (ère Showa), puis à nouveau trois fois dans les années 90 (l’excellente trilogie Heisei, également disponible chez Roboto films) et enfin avec une apparition pendant l’ère Millenium, en 2006 ? Récemment, la brave bête a même eu le privilège d’avoir sa série animée sur une plateforme de streaming bien connue.

L’éditeur Roboto films, au catalogue riche de pépites insoupçonnées, a sorti cet hiver un très beau coffret regroupant des versions restaurées des trois premiers films de l’ère Showa (en attendant la sortie prochaine de la seconde partie), lesquels se révèlent surprenants, chacun à leur manière. En tout cas, la tortue géante, loin d’être écrasée par l’omniprésence du boss, tire son épingle du jeu en évitant de tomber dans le piège de la pâle copie, pour parvenir – et tout en restant dans les codes du kaijū eiga (littéralement : film de monstre) – à redéfinir ceux-ci.

Le premier paradigme que Gamera bouscule, c’est celui du regard porté sur les kaijū, celui qui s’adresse à l’imaginaire des enfants. En effet, quand le monstre venu du fond des âges est libérée de sa gangue de glace par une explosion nucléaire – dans une scène qui cite directement l’inspiration principale des créateurs du film, à savoir le Monstre des Temps Perdus (Eugène Lourié, 1953) – très vite apparaît, entre deux réunions « sérieuses » de scientifiques, un enfant.

Celui-ci change radicalement la norme qui régnait alors dans le monde des monstres, à savoir de traiter le cataclysme sous un prisme très docte, invoquant théories scientifiques et géopolitiques fumeuses à tour de bras. Sous le regard d’un enfant, le monstre porteur de destruction devient véritablement un être quasi-divin, à respecter comme n’importe quel élément naturel.

Le réalisateur du premier Gamera, Noriaki Yuasa, se réfère plutôt aux films fantastiques américains des années 50 qu’au Godzilla (Hishiro Honda) de 1954 (ce dernier citait par ailleurs volontiers le King Kong de 1933). Ainsi, l’ensemble suscite immédiatement une délicieuse nostalgie, de celle qui mélange fascination pour le merveilleux et peur. Cette impression est d’ailleurs renforcée par un très beau noir et blanc, plutôt sombre, conférant un cachet à cette image superbement restaurée. Nul doute que cet étalonnage renvoie aussi à l’histoire de la Daiei, studio jusqu’alors connu pour ses chefs d’œuvres (Ran ou Zatoishi par exemple) et autant de prix prestigieux (à Cannes ou aux Oscars par exemple), en tout cas loin des films de genre.

Le film se faufile sur une ligne de crête, en tentant de s’adresser à la fois aux enfants et aux adultes, par l’intermédiaire – et ce sera le cas aussi dans les suites – d’acteurs sous contrat avec le studio, moins habitués à des films de genre populaires qu’à des productions dramatiques destinées aux prestigieux festivals internationaux.

Cet aspect des choses prend une dimension encore plus importante dans la suite de Gamera, à savoir Gamera contre Barugon de Shigeo Tanaka, dès 1966. Ce deuxième opus embrasse totalement les codes du film d’aventure, cette fois-ci en couleur. Le réalisateur délaisse les enfants tout en conservant une certaine empathie pour le monstre, lequel est le seul espoir des humains pour détruire Barugon, sorte de lézard géant réveillé par la cupidité de quelques inconscients. Le film plonge dans une étonnante mélancolie, porté par un duo de personnages, rongés par les doutes et une certaine culpabilité.

Noriaki Yuasa reste dans l’équipe, puisqu’il se voit confié la réalisation des scènes truquées, dans lesquelles les monstres se battent à coup de centrales électriques ou de shinkansen (TGV japonais, la mise en scène de séquences avec des trains est quasi-incontournable dans le kaijū eiga) pour ce deuxième opus. Il retrouvera la réalisation dans le troisième opus, Gamera contre Gyaos, pour signer l’apothéose de cette trilogie.

Après un deuxième volet plus austère pour les enfants, Yuasa s’adresse à nouveau pleinement à eux et insère de plus un sous-texte politique à son film. L’industrialisation, la modernisation et le capitalisme sont en train de grignoter un Japon plus rural, et Yuasa donne à voir un gigantesque chantier comme théâtre de ces batailles homériques. De plus, il crée ici le véritable alter-ego de Gamera, son Ghidorah en quelque sorte, avec une figure inspirée du mythe occidental du vampire : Gyaos.

Notons la présence de bonus formidables pour compléter la lecture des films, avec les explications éclairantes du formidable Fabien Mauro, partageant toute son érudition sur ces charmants films de monstres.

Certes les effets spéciaux, de véritables prouesses techniques au regard des moyens engagés, peuvent faire sourire aujourd’hui, notamment à l’aune d’une restauration, dont la qualité permet paradoxalement une intransigeance bien plus importante vis-à-vis des effets. Les tirs d’énergie de Gyaos par exemple, directement peints sur la pellicule, confèrent une étrangeté telle qu’à l’heure où l’IA permet de générer n’importe quelle image, l’aspect visuel suranné rappelle la puissance du pouvoir d’imagination et renvoie à une certaine innocence. Ainsi, ce qui s’apparentait à la culture de masse alors a aujourd’hui un charme indéniable. Ce n’est plus cet acteur un peu maladroit, engoncé dans un costume de latex, qui serait kitsch, mais l’affranchissement des barrières visuelles et techniques qui rendent palpables le vide, l’absence cruelle de beauté. De quoi revisiter l’œuvre de Milan Kundera à l’aune du kaijū eiga…

Nous écrivions à propos de l’excellent Shin Godzilla (lien) qu’ainsi le Japon revivait encore et encore de manière cathartique sa destruction pour pouvoir mieux se reconstruire. Gamera fait un pas de côté et à travers quelques séquences, mélancoliques ou merveilleuses, à la poésie étonnante, et rappelle la dimension spirituelle de la figure du kaijū d’une part, tout en la désacralisant de l’autre.

En refusant de se prendre trop au sérieux, en convoquant l’imaginaire enfantin, à travers des personnages d’enfant et des références – au cinéma d’aventure d’après-guerre Américain, au films gothiques de la Hammer… – Gamera se permet de se hisser au niveau du roi des monstres. Par l’influence de cette tortue monstrueuse, le trauma de la destruction nucléaire s’estompe un peu, laissant la place à un divertissement enfin assumé.

Daikaju Gamera (大怪獣ガメラ) Noriaki Yuasa – 1965 – 78 minutes – Japon

Gamera contre Barugon (大怪獣決闘 ガメラ対バルゴン) – Shigeo Tanaka – 1966106 minutes – Japon

Gamera contre Gyaos (大怪獣空中戦 ガメラ対ギャオス) Noriaki Yuasa – 196786 minutes – Japon

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A propos de François ARMAND

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