Ce lundi 9/02, le Syndicat Français de la Critique de Cinéma a décerné le Prix du Film singulier francophone à Aimer Perdre des frères Lenny et Harpo Guit. Un film a l’insolence irrésistible que nous avions soutenu dans nos colonnes [ici]. D’où notre rencontre pour savoir quelle résonance a ce genre de reconnaissance critique dans le parcours d’un cinéaste ? Surtout quand il s’agit d’un tandem et aussi atypique. Interviewer les frères Guit évoque irrésistiblement la phrase mythique « Écrire sur la musique c’est comme danser sur l’architecture ». L’origine de cette citation est inconnue ; elle est souvent attribuée, à tort, aux musiciens Laurie Anderson et Elvis Costello, mais serait sortie de la bouche de Martin Mull, comédien et musicien des années 70. Un mystère qui sied bien au truculent et énigmatique duo. Ainsi, à l’issue de notre entretien téléphonique je m’aperçus que je ne me souvenais plus dans l’ensemble qui de Lenny ou de Harpo a pris la parole alternativement ! Mais cela fait sens, à l’instar de leurs précédentes interviews filmées : un astucieux morphing mélange le visage des deux frères pour la sortie de Fils de ploucs sur le pourtant sérieux site My French Stories d’Unifrance. Ou encore, c’est le chien Jacques Janvier qui se prête à l’exercice formaté lors de la présentation du film à Sundance. Donc, les frères Guit seront peu nommés, comme une hydre à deux têtes, un duo où chacun est l’autre et son contraire avec un Harpo pas si muet que ça. A moins que ça ne soit Lenny ? Si ce n’est toi, c’est donc ton frère !
Ça fait quoi de gagner quand on Aime perdre ?
Frères Guit : On est grave dégoutés, on aurait voulu perdre !
Plus sérieusement, est-ce un signe que les losers pourraient changer la donne et que les lignes bougent ?
Je ne pense pas qu’on philosophe comme ça. On est contents que le film plaise. Mais nous, au final, on n’est pas des losers, on a la chance de pouvoir faire des films. On raconte des histoires de losers, de galériens, mais en fait, nous, on projette. On aime bien les losers, ça donne l’idée que les losers peuvent gagner.
Ça vous va comme titre Prix du Film singulier francophone ?
Oh oui ! On dirait qu’ils l’ont inventé pour notre film.
Qui fait quoi de vous deux avant, durant et après le tournage ? Comment se répartissent les rôles ?
Lenny : Ben quand on écrit, Harpo s’occupe des consonnes et moi des voyelles…
Parlant de voyelles qui est le féminin de voyou, ça a été quoi le déclic de Aimer Perdre ? Montrer des voyelles badass qu’on ne voit pas beaucoup à l’écran ?
Eh bien, il y a plusieurs chemins qui nous ont amené là. Nous, on était très excités à l’idée de montrer un personnage féminin d’anti héroïne, en même temps clown et très rebelle. Il y a plein de films qu’on adore et qui nous ont inspirés, Ils nous ont embarqués sur cette piste d’anti-héros, de personnages qui galèrent, mais se débrouillent et s’en sortent tout de même.
Vous aviez quoi comme films en tête ?
Smithereeens le premier film de Susan Seidelman (avant Recherche Susan désespérément), Girlfriends de Claudia Weill. Il y a aussi Frances Ha de Noah Baumbach qu’on adore. On se sent bien dans cette lignée de films
Harpo : il y a aussi des films avec des personnages masculins de joueurs qui nous ont marqué et, du coup, ça nous stimulait de faire ça au féminin. Comme The Gambler de Karel Reisz ou Uncut Gems des frères Safdie.
Comment avez-vous découvert Maria Cavalier Bazan ?
On a fait des castings et quelqu’un nous a parlé d’elle. Donc on l’a rencontrée et on a tout de suite senti que c’était la bonne personne pour le rôle qu’elle s’est immédiatement appropriée.
Beaucoup d’impros avec Maria ?
Elle était très à l’aise avec le personnage, elle a kiffé de se l’approprier. Pendant le tournage, Maria s’est sentie libre de proposer plein de choses. Après nous, on a une écriture précise. On avait quand même une base pour créer par-dessus. Il faudrait lui demander, mais je pense qu’elle s’est amusée à tenter plein de choses avec ce personnage. En tout cas, elle avait la liberté de faire ce qu’elle voulait. On ne lui disait pas : y a des trucs que tu n’as pas le droit de faire. On cherchait ensemble le personnage, elle proposait beaucoup de choses. Des fois, Maria disait « Est-ce que mon personnage peut faire schlank ou prout ? » et nous, on disait « Non, non Armande ne ferait pas ça ». Ou à l’inverse, Maria ne voyait pas son personnage agir ainsi. Jusqu’au dernier jour de tournage, on s’est posé des questions sur ce personnage. Ce qui fait qu’au montage, on avait plein de possibilités, de matières différentes. On a taillé pour essayer d’aiguiser le personnage le plus possible jusqu’à la fin de la fabrication du film. Par exemple, on avait tenté un truc au tournage : on voulait incruster des mouches en post-production et que Maria chasse tout le temps des mouches autour d’elle, comme s’il y avait des odeurs partout où elle allait. En fait, ça faisait trop bizarre, donc on l’a enlevé.
Comment Catherine Ringer s’est retrouvée dans votre film ?
On lui a demandé de participer via son agent. Elle a demandé à voir Fils de Ploucs et ça l’a confortée dans l’idée qu’elle pourrait faire des blagues et des grimaces. Quand on l’a vue, elle a dit qu’elle était d’accord de participer à condition que ça ne soit pas trop sérieux et nous, ça nous allait très bien ainsi !
Et comment avez-vous persuadé Melvil Poupaud d’apparaître de façon fulgurante et brève ?
Alors, lui c’était l’inverse de Catherine Ringer ! Melvil ne voulait pas du tout que ça soit marrant. Du coup, on lui a fait croire que c’était un drame et un rôle très sérieux. Il l’a joué comme ça. Je crois qu’il ne sait pas que c’est une comédie ! (rires)
Est-ce une coïncidence ou une volonté de votre part qu’il y ait 3 générations d’outcasts avec Catherine pour la génération boomers, Melvil génération X, Maria génération Z ?
C’est vrai. Mais, il y a d’autres personnages dans le film qui sont des losers. Ceci dit, il manque la génération des milléniaux. En tout cas, on n’avait pas pensé aux galères à tous les âges. Ça serait un autre titre du film qui pourrait coller, oui !
Aujourd’hui où tout est de plus en plus lisse, c’est important de montrer des personnages punk qui ne rentrent pas dans les cases ?
(Un temps. Rires.) Ben oui, grave ! Nous, en tant que spectateurs, ce qui nous fait kiffer c’est de voir des personnages fous et marginaux. On avait envie de montrer ça aussi. C’est ce qui nous touche dans la vraie vie. On a l’impression que tout le monde est fou et il faut le montrer.
Votre prochain film aura aussi des personnages marginaux ?
Oui mais ça n’est pas un calcul ; ça nous vient naturellement. Ce sont ceux qui nous touchent. En effet dans notre prochain film, le personnage sera en marge de la société
Est-ce que vous avez une question que vous auriez aimeriez que je vous pose.
Une question politique ! (rires). Non, mais on aime bien la question de la question !
Remerciements à Dany de Seille, Marie et Coline de UFO.
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