Dans notre monde de l’hyper-présence et de l’hyper-réactivité, choisir le camp du silence et du retrait revêt des allures de défi. Il a fallu un certain courage à Pale Seas à qui certains, au vu de ses premiers succès du début de la décennie 2010, promettaient la lune, pour rompre les amarres et préférer s’isoler pour trouver sa voie. Trois années de réflexion afin de modeler un son et une identité, plus de mille journées le regard pointé vers « le feu inaccessible des astres » en attendant que l’œuvre au noir transmute la terrasse déserte de bord de mer du EP Places To Haunt en l’obscurité habitée de Stargazing For Beginners.

Avec son nimbe de lointains signaux acoustiques et son énergie lourde d’orages rentrés, « Into The Night » définit l’atmosphère qui va régner sur ce premier album où parmi les compositions flambant neuves apparaissent quelques anciennes complètement transfigurées, cette coexistence matérialisant que les liens du groupe avec son passé ont été suffisamment solides pour résister à la tentation de la tabula rasa ; nous sont ainsi rendues la pop impeccablement galbée de « Bodies » et de « My Own Mind », fruits délicieux de références parfaitement digérées, mais surtout la longue déambulation, parfois hallucinée, toujours sur le fil du déséquilibre et pourtant parfaitement tenue de « Evil Is Always One Step Behind », épilogue ambitieux qui semble jeter un pont prometteur vers l’avenir. De la même trempe aventureuse est la chanson éponyme de l’album, « Stargazing For Beginners », avec son rythme obsédant et ses harmonies flottantes sur laquelle plane la voix vaporeuse d’une chimère à l’impalpabilité aussi attirante qu’inquiétante. D’autres morceaux jouent la carte d’une émotion plus directe, l’imparable « Someday » sur un mode électrique à la fois tourmenté et défiant, « Blood Return » explorant les terres dénudées d’un folk intimiste et « Heal Slow » celles d’un nonchaloir traversé de tentations bruitistes révélateur d’une sensibilité à la musique d’outre-Atlantique. L’autre révérence, évidente, est celle envers la brit-pop des années 1990 avec, en particulier, un hommage appuyé, jusque dans son titre d’« Animal Tongue », aux flamboiements de Suede ; la voix de Jacob Scott, chanteur, guitariste et tête pensante du groupe, n’est d’ailleurs pas sans évoquer Brett Anderson par son éloquence et son androgynie ; sa singularité et sa puissance maîtrisée sont un des atouts majeurs de Pale Seas.

Hanté par le ressac d’émotions qui accompagne la rupture d’un lien affectif et la persistance du sentiment, kaléidoscopique comme le sont beaucoup de premiers albums dont un des buts est de donner un aperçu des capacités des musiciens, Stargazing For Beginners impressionne néanmoins par sa cohérence et sa maturité, perceptibles aussi bien dans le soin apporté aux arrangements que dans l’économie globale de la réalisation. D’un romantisme sombre et farouche crânement assumé mais capable également de laisser place à des trouées apaisées voire lumineuses, il vaut autant pour ce qu’il offre que pour ce qu’il promet ; si Pale Seas parvient à ne pas tomber dans le piège de l’emphase et de la facilité où tant d’autres se sont abîmés (une pensée pour Thirteen Senses parti en torche après un brillant départ mais capable pourtant, déjà à moitié dévoré par la ténèbre, de faire chatoyer comme un chant du cygne A Strange Encounter), s’il n’abdique rien de son exigence et prend soin de cultiver sa fibre classique en la conjuguant avec le goût pour l’expérimentation que l’on sent poindre ici, il ne fait guère de doute que les étoiles n’ont pas fini de scintiller pour lui.

Pale Seas, Stargazing For Beginners
1 CD/1 LP Abbey Records

A propos de Jean-Christophe PUCEK

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