[Chronique d’album] Confidences pérégrines. Loreena McKennitt, « Lost Souls »

Loreena McKennitt est une musicienne qui, en échappant à toutes les étiquettes, est parvenue à dessiner un chemin artistique éminemment personnel placé sous le signe de la rencontre des cultures d’Orient et d’Occident, avec pour fil d’Ariane les traces laissées tout autour du monde par les peuples celtes, cette recherche ayant sans doute trouvé son expression la plus achevée dans The Book of Secrets (1997) qui demeure aujourd’hui son chef-d’œuvre. Si la Canadienne a été très active à la scène ces dernières années, avec quelques beaux enregistrements à la clé (en particulier Troubadours on the Rhine, en trio), son dernier album de chansons originales, An Ancient Muse, remontait à 2006, à tel point que l’on avait fini par se demander s’il y en aurait un jour un nouveau.

Lost Souls accueille des morceaux d’époques diverses, parfois esquissés il y a trente ans et qui n’avaient jusqu’ici pu trouver place dans aucun disque, ces pérégrins ayant sans nul doute influencé en partie le choix du titre, sans que l’ensemble souffre pour autant de disparité, toutes les composantes de l’univers de Loreena McKennitt y étant représentées. L’ailleurs évidemment, qu’il revête la forme bien réelle des voyages du corps au travers de l’évocation des nuits espagnoles (« Spanish Guitars and Night Plazas »), des inflexions d’une mélodie empruntée au folklore moldave retissée de fils orientaux (« Sun, Moon and Stars »), des pays visités en compagnie d’un être aimé (« A Hundred Wishes ») dont le fantôme se devine à de nombreuses reprises, mais aussi le regard posé sur l’héritage du passé s’exprimant par la plongée dans un autrefois tantôt réinventé par l’imagination (« Ages Past, Ages Hence », magnifique avec parfois des tournures à la Kate Bush), tantôt bu à ses sources traditionnelles (« Manx Ayre ») voire historiques, puisque deux chansons mettent en musique des poèmes de William Buttler Yeats (1865-1939, « The Ballad of the Fox Hunter ») et de John Keats (1795-1821, « La Belle Dame Sans Merci »), et une, bouleversante dans sa retenue, évoque la mémoire des soldats tombés au champ d’honneur au travers du regard de la mère de l’un deux (« Breaking of the Sword »). Comme toujours avec cette artiste, que l’on retrouve ici aux claviers, à la harpe et à l’accordéon, les horizons musicaux sont élargis, violon, violoncelle, guitare, basse et batterie voisinant avec le bouzouki, la lyre, le kanoun ou le nyckelharpa, choisis pour ajouter leurs couleurs propres en cohérence avec l’atmosphère de chaque morceau et non pour jouer la carte d’un exotisme de pacotille ; ces alliages de timbres sont aussi évocateurs que troublants, vecteurs d’une rêverie dont les contours spatio-temporels se brouillent et se métamorphosent au détour d’une phrase ou d’un rythme ; sommes-nous en Irlande ou dans les Balkans, au Moyen Âge ou à l’époque romantique ? Impossible de répondre avec certitude, et le voyage n’en est que plus envoûtant.

Pour qui est déjà familier du travail de Loreena McKennitt, Lost Souls sonnera immédiatement comme un classique qui, d’un point de vue formel, se place fidèlement et fièrement dans la lignée de ses prédécesseurs. Ce qui demeure cependant frappant est qu’il se situe dans une perspective assez éloignée des grandes fresques que ces derniers déployaient volontiers, préférant une veine plus intimiste, la confidence plutôt que l’épopée. Le sentiment du temps qui passe et emporte les êtres chers, humains comme animaux, court en filigrane dans la majorité de ces neuf chansons dont certaines semblent s’adresser en particulier à une figure aujourd’hui disparue ; il n’est sans doute pas innocent que ce soit une lyre, l’instrument d’Orphée le psychagogue, qui résonne dans celle, éponyme et infiniment touchante, sur laquelle se referme l’album, dont l’universalité de la réflexion sur l’incessant recommencement des cycles de toute vie prend des accents éminemment personnels. Il y a enfin la voix, toujours aussi impressionnante et sensible avec néanmoins, fugitivement, d’infimes fêlures qu’il aurait été aisé de gommer en studio mais qui ont été conservées et apportent au disque un surcroît de présence et d’humanité. Sans dévier de sa route, la nomade continue à porter sur les endroits où la conduisent ses pas l’acuité de son regard ; c’est sans doute la première fois qu’il s’attache à ce point à ses mondes intérieurs.

 

Loreena McKennitt, Lost Souls
1 CD / 1 LP Quinlan Road

A propos de Jean-Christophe PUCEK

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