« Toute rupture avec le cinéma officiel, aussi conventionnel que moribond, est bon signe. Nous avons besoin de films moins parfaits mais plus libres. Si seulement nos jeunes cinéastes – je n’ai aucun espoir pour l’ancienne génération- se libéraient vraiment complètement, dans la démesure et l’anarchie ! Il n’y a aucun autre moyen de rompre les conventions rigides que par un dérèglement complet de tous les sens officiels du cinéma ».

Rarement les premières phrases d’un ouvrage n’auront annoncé aussi clairement le projet d’un auteur. A  la fin de l’année 1958, Jonas Mekas demande à Jerry Tallmer du Village Voice pourquoi son journal ne consacre pas une rubrique au cinéma. Celui-ci lui propose alors immédiatement de l’inaugurer et c’est ainsi que paraît le 12 novembre 1958 le premier article du cinéaste. Ainsi naquit ce « Movie Journal » que Mekas tiendra jusqu’en 1971.

Le grand intérêt de ce recueil, c’est de nous montrer que Mekas n’est pas seulement un immense cinéaste (Walden, He stands in a Desert counting the Seconds of his Life…) mais également un excellent « passeur », militant infatigable d’un certain cinéma underground qu’il n’a cessé de défendre et de promouvoir en fondant notamment, en 1962, la première coopérative de diffusion du cinéma indépendant (The Film-Makers’ Cooperative). Ecrire sur les films des autres apparaît ici comme l’une des composantes d’un vaste projet où se mêlent dans un même mouvement le cinéma, la vie et le l’avènement d’un monde nouveau. On sera frappé, à la lecture de ce « movie journal » de l’incroyable optimisme qui irrigue ces pages. Mekas fait le choix de parler essentiellement des films qu’il aime et élude le reste. Même s’il défend à quelques occasions certains « classiques » (Dreyer, Ozu, Welles…) ou quelques grands noms de la modernité cinématographique œuvrant dans le cadre du cinéma « traditionnel » (Cassavetes, Bresson, Antonioni, Godard, Resnais pour lequel il émet quelques réserves, Jancso…), il se concentre essentiellement sur ce que l’on appelle sans doute improprement le « cinéma expérimental », faisant un éloge régulier de Maya Deren, Stan Brakhage, Gregory Markopoulos, Jack Smith, Andy Warhol, Michael Snow et beaucoup d’autres…

En arpentant ces territoires du cinéma « abstrait » et/ou structurel, Mekas aurait pu se lancer dans de grandes dissertations abstruses. Pourtant, il n’a rien d’un théoricien et le souligne avec une modestie qui lui fait honneur : « De plus, je ne suis pas un penseur précis. Peut-être suis-je davantage un touche-à-tout qu’un penseur. » Qu’on ne s’y trompe pas : si l’auteur évite le jargon analytique qui pollue parfois une certaine critique de type universitaire, ses chroniques sont d’une intelligence remarquable et témoignent d’une connaissance et d’un amour du cinéma indéniables. Elles illustrent à merveille un certain « art d’aimer » propre au cinéaste et sa capacité à s’émerveiller pour les moindres petits détails. En ce sens, elles annoncent et prolongent ce que sera son « journal filmé » : une absolue modernité reposant pourtant sur une approche impressionniste et concrète des choses et une attention toute particulière à la lumière, à la nature, au mouvement…

Son Movie Journal est également une œuvre de combat. Combat pour un cinéma nouveau, à mille lieues des contraintes de l’industrie et des stéréotypes en vigueur dans le cinéma narratif. Mekas milite pour un cinéma libre, fait avec des bouts de chandelles : « …les films ne se font pas avec l’argent ! Les films se font avec de la passion, de l’enthousiasme, de la persévérance, etc. – tout, sauf de l’argent. ». Qui dit combat dit véhémence. A certains moments, Mekas n’hésite pas à se faire plus virulent et à montrer les dents avec une vigueur roborative. Qu’il s’en prenne aux critiques « officiels » ou aux festivals de cinéma, l’auteur trempe sa plume dans le vitriol et peut se transformer en redoutable pamphlétaire : « Il est temps de pousser un coup de gueule. Il est temps de mettre le feu aux instituts cinématographiques. Les écoles de cinéma sont pour les idiots. »

Mais de manière générale, c’est l’enthousiasme qui prime. Contre un cinéma de « prose », Mekas milite pour un cinéma de poésie et cherche à offrir une légitimité à un cinéma underground condamné aux projections confidentielles voire interdites. Tous ses textes sont portés par un élan utopiste qui ne faiblit jamais : « On fera bientôt des films aussi facilement qu’on écrit des poèmes, et avec presque aussi peu d’argent. Ils seront fait partout, et par tout le monde. Les empires du cinéma professionnel et des gros budgets s’effondrent. », écrit-il en 1960. Envisager le cinéma de manière différente, c’est préparer l’avènement d’un nouvel art de vivre, une nouvelle manière de concevoir la société et les rapports humains. A propos du mythique Empire d’Andy Warhol (sur lequel travailla Mekas et dont il relate quelques anecdotes de tournage), il n’hésite pas à dire que « Si tout le monde pouvait s’asseoir et regarder l’Empire State Building pendant huit heures et méditer, il n’y aurait plus de guerre, plus de haine et de terreur – il y aurait le bonheur retrouvé de vivre sur Terre. »

En ce sens, les chroniques de Mekas annoncent et accompagnent le grand mouvement contestataire qui va naitre un peu partout dans le monde à la fin des années 60. Né dans le sillage de la « Beat Generation » (Kerouac, Ginsberg), le cinéma underground que défend Mekas porte en lui toutes les aspirations d’une génération : soif de liberté, nouveaux rapports entre les êtres humains, notamment entre les hommes et les femmes, remise en question du joug de la morale traditionnelle… Si le livre est aussi passionnant, c’est qu’il dessine en creux le panorama d’une époque. L’auteur raconte ses démêlés avec la flicaille (les projections sont parfois interrompues et il fait même un peu de prison), les problèmes financiers de ses collègues cinéastes, le poids étouffant de la censure… Certains textes sont emplis de rage contre tous ceux qui cherchent à étouffer ce « nouveau cinéma », soit par le silence (la critique que Mekas n’épargne pas : « J’aimerais avoir une petite conversation avec certains de mes lecteurs. Pourquoi s’angoissent-ils au prétexte que je ne suis pas un critique de cinéma? Voulez-vous vraiment que je tombe aussi bas, que je devienne un critique de cinéma, un de ceux qui écrivent des comptes rendus? Ne savez-vous pas que toutes les critiques sont dénuées de sens? Ne savez-vous pas que ce qui se passe à l’écran peut avoir une signification pour une personne dans la salle, même si cette personne est un vieil homme aveugle depuis trente ans- qu’une véritable critique devrait être écrite dans autant de versions qu’il existe de spectateurs, accompagnée d’une analyse exhaustive de leur vie ? », soit par des actions plus violentes (saisies de bobines, interrogatoires…).

Malgré toutes ces contraintes et ces difficultés, Mekas ne se départit jamais de son enthousiasme et de son optimisme. On peut lui reprocher parfois une ferveur presque mystique (ses citations de Bouddha) mais comme son cinéma, ses écrits procurent un véritable bien-être et son « art d’aimer » est extrêmement communicatif.

Il y aurait sans doute beaucoup à dire sur le désir qu’à Mekas d’un cinéma fait par tout le monde, partout et en permanence à l’heure de la « transparence » généralisée et des dangers qui lui sont liés. Mais à aucun moment ce désir de cinéma ne peut se confondre avec un désir de surveillance et de répression. Au contraire, il participe à l’idée de changer en profondeur les mentalités et le monde avec une soif inextinguible de liberté :

« Nous n’avons certainement pas l’intention de rester cachés sous couvert de cinéma underground à tout jamais. Nous avons l’intention d’en sortir sans cesse, de vous déranger – vos pensées, vos sens, votre bonheur, votre contentement, vos yeux et votre nez : nous avons beaucoup de choses à vous dire et à vous montrer, des choses honteuses et magnifiques. »

***

Movie Journal (2018) de Jonas Mekas

(Traduit de l’anglais par Véronique Gourdon)

Marest éditeur

ISBN : 979-10-96535-11-8

534 pages – 19€

Sortie le 24 avril 2018

A propos de Vincent ROUSSEL

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