Bangkok Nites se vit comme un parcours de quêtes entremêlées, d’allers-retours et parfois d’errance. Le nouveau long métrage de Katsuya Tomita peut se lire sur une carte allant de Bangkok à Vientiane et passant par Nong Khai, terres contrastées entrant en résonance avec les autres pays du sud-est asiatique.

Depuis les années 70, la rue Thaniya a pour unique vocation d’offrir du plaisir aux très nombreux Japonais de passage dans la capitale thaïlandaise. Venue de l’extrême nord-est du pays, Luck y travaille pour nourrir sa famille restée sur les bords du Mékong, espérant amasser suffisamment d’argent pour pouvoir, un jour, arrêter. Archétype des milliers de jeunes filles pauvres venant se prostituer auprès de riches nippons, elle raisonne en accord avec le système capitalisme qui régit aussi le commerce du sexe : « no money, no life ».

Ses retrouvailles avec Ozawa, un ancien client perdu de vue, marquent le début d’une lente transformation à la motivation incertaine. Faut-il trouver la paix, le paradis, un simple équilibre ? Si leurs objectifs restent flous, Luck et Ozawa semblent reconnaître en l’autre la compagne ou le compagnon de route qui saura, un temps, offrir une épaule, une écoute, un partage. Sans parler d’amour, ils se donnent parfois des signes d’attachement ou de confiance qui n’existent pas dans le milieu dans lequel ils évoluent.

Film de paysages qui défilent, de voyages et de marches, récit de musiques, d’échanges mais aussi de contemplation, de contacts, de réserves, de refoulements et de feu contenu, Bangkok Nites brasse une riche matière romanesque tout en poursuivant un autre but : en accompagnant différentes destinées, le cinéaste et son co-scénariste Toranosuke Aizawa peignent le portrait de la Thaïlande contemporaine.

Il s’agit là d’un projet cinématographique ambitieux qui travaille habilement la partition d’un récit choral et l’articule avec le cheminement des deux personnages principaux. Nourrissant scènes et conversations de nombreuses informations sur la Thaïlande d’aujourd’hui, rappelant des faits d’histoire, dressant un portrait sans fard des expatriés japonais, l’écriture exploite toutes les connexions possibles sans rien perdre de sa fluidité et de ses qualités dramatiques.

Très marqué par la présence des soldats américains lors de la guerre du Vietnam, le pays subit encore une occupation presque coloniale du Japon et souffre de grandes inégalités sociales. Comme Luck, beaucoup de prostituées viennent de l’Isaaan, province située à la frontière du Laos, dont la population pauvre n’en demeure pas moins retorse et indépendante d’esprit (il y eut longtemps dans la région une guérilla communiste). Si Ozawa y voit peut-être le paradis qu’il recherche, Luck y puise l’énergie lui permettant à terme de gouverner sa vie.

Grouillant continuellement, filmée en longs plans larges, gris le jour et lumineux la nuit, Bangkok s’oppose par l’image à la terre natale de Luck : baignée de soleil, Nong Khai offre le Mékong et des terres verdoyantes à qui souhaite quitter la mégapole. Si Katsuya Tomita se garde bien de verser dans les clichés, le contraste alimente le fantasme d’éden terrestre habitant Ozawa. Lorsqu’il prolonge son chemin jusqu’au Laos voisin, sa motivation semble la même, celle d’une quête apaisante mais peut-être sans fin.

Interprété par le réalisateur lui-même, le personnage d’Ozawa affiche une indépendance qui le place en observateur. À travers son regard, le récit circule naturellement d’un groupe ou d’une communauté à l’autre. Au contraire, le passage opéré par Luck entre Bangkok et Nong Khai s’inscrit dans la rupture. Cultivant une posture hiératique avec les clients et les autres prostituées, elle semble abandonner toute parure quand elle retrouve sa famille. Mais où qu’elle soit, réaliste et responsable, ne s’abandonnant que rarement (et uniquement avec Ozawa), elle lutte pour ne pas fléchir.

Par une narration ample et variée, inscrivant la fiction dans un milieu dont il a fallu gagner la confiance (quatre ans de préparation et d’approche ont été nécessaires pour tourner rue Thaniya) Bangkok Nites réussit à rendre compte d’une réalité complexe sans rien perdre de sa vocation fictionnelle. Accompagnant des personnages aux aspirations profondes, fragiles mais volontaires, Katsuya Tomita prend le parti d’un optimisme lucide et généreux. 

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