L’an passé, Emmanuel Levaufre consacrait déjà un court essai à Wes Craven mais s’appuyait essentiellement sur deux de ses films (La Dernière maison sur la gauche et Scream) pour analyser une certaine évolution du genre horrifique. L’essai de Jacques Demange, critique à Positif, ne se veut pas non plus une monographie exhaustive du cinéaste (un ouvrage complet le concernant reste donc à écrire) même si son parti pris l’incite à s’appuyer davantage sur la globalité de l’œuvre (y compris Chiller, ce film sorti directement en vidéo chez nous).

Pour aborder la filmographie de Craven, Jacques Demange part de la condition du spectateur dans une salle de cinéma pour filer une métaphore s’appuyant sur la nature ambivalente de cette expérience. Il dresse un parallèle assez classique mais pour le coup fructueux entre l’espace-temps très particulier de la projection d’un film et celui du rêve : même « passivité » du sujet, même trait d’union vacillant entre la réalité et l’imaginaire…

Pour l’auteur, Wes Craven a parfaitement réussi à transcrire au cœur de son cinéma cette porosité entre le Réel (voir le carton introductif de La Dernière maison sur la gauche) et l’univers des songes : «  L’œuvre de Craven, tout à la fois respectueuse des prérogatives du genre fantastique et de la nature photo-réaliste de l’image cinématographique, ne se tourne jamais totalement vers le merveilleux mais favorise un contact avec le réel, ne serait-ce que par le biais d’un élément indiciel. »

A partir de cette dichotomie, Jacques Demange analyse les caractéristiques des films du cinéaste. Tout d’abord, la place du spectateur et le rôle de ce qu’il définit comme les « trois regards Hitchcockiens » : le regard du spectateur-voyeur obligés (mais avec leur consentement !) de contempler le spectacle horrifique, la présence d’un « regard-relais » (le petit ami qui assiste impuissant au massacre de Tina au début des Griffes de la nuit) et celui de la « menace » : comme chez Hitchcock, le voyeur devient lui-même observé et menacé. De Freddy au tueur de Scream, les films de Wes Craven sont remplis de démiurges maléfiques qui viennent mettre en danger des personnages auxquels s’identifie le spectateur : parce qu’ils rêvent (Les Griffes de la nuit), parce qu’ils sont attaqués au cœur de leur foyer (Scream)…

Par la suite, l’auteur ausculte avec finesse la manière dont Wes Craven utilise la surface de l’écran comme un miroir qu’il s’agit de traverser. La filiation que Jacques Demange trace entre Jean Cocteau et l’auteur de La Colline a des yeux est particulièrement judicieuse et nous vaut de très belles pages sur la figure du seuil : « Le passage constant de la réalité au rêve s’opère à travers des lieux de passage qui sont autant de matière flottantes, surfaces d’écrans condensant le premier paradoxe du dispositif cinématographique dont la nature tient autant du caractère évanescent des images projetées que de la matérialité très concrète du mécanisme de projection. ». L’idée de miroir amène tout naturellement celle d’un cinéma réfléchissant sur son propre médium (Freddy sort la nuit, la saga des Scream) et Jacques Demange souligne avec beaucoup d’acuité ce qui relève chez Craven du « maniérisme » et de la « postmodernité ».

La force de cet essai, c’est que les hypothèses théoriques échafaudées autour de cette simple métaphore (l’état « somnambulique » du spectateur dans le noir de la salle de projection) sont constamment corroborées par des exemples concrets et des analyses esthétiques pertinentes. Jacques Demange parvient ici, en s’appuyant notamment sur des passages de films mal-aimés (Cursed, My Soul to Take, Un vampire à Brooklyn…), à montrer l’extrême cohérence de l’œuvre de Wes Craven.

En réfléchissant sur le statut même de l’image chez Wes Craven, l’auteur nous donne quelques clés pour pénétrer dans cet univers fluctuant et onirique. Bien sûr, le lecteur qui espère une monographie détaillée du cinéaste sera peut-être un peu frustré. Mais si l’on accepte ce parti pris tout à fait légitime, cet essai sur l’œuvre de Wes Craven s’avère particulièrement stimulant…

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Les mauvais rêves de Wes Craven (2017) de Jacques Demange

Marest éditeur

ISBN : 979-10-96535-06-4

92 pages – 12€

Sortie en novembre 2017

 

A propos de Vincent ROUSSEL

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