Hantée par la disparition brutale et mystérieuse de son mari, une femme navigue entre Tokyo, monde réel, et Manazuru où s’évade son imaginaire intime. D’un côté une maison habitée par trois générations de femmes, où la vie perdure au gré du quotidien, de l’autre une station balnéaire où le passé et le présent s’imbriquent dans de douloureuses évocations. Au milieu, un amant marié, figure d’impossible nouveauté.Il se dégage du récit une atmosphère cotonneuse, comparable à un rêve ou une forte fièvre. Le style, concis et épuré, donne une véritable force à l’introspection et pousse rapidement à adhérer à l’action, tangible ou hallucinée. Si les mythes font partie de la réalité du personnage dans leur persistance à travers les rites, légèrement abordés, c’est la souffrance palpable du deuil qui provoque les visions étranges dont elle est à la fois héroïne, victime ou impuissante spectatrice, tiraillée entre la volonté et la douleur de se souvenir.

Dans de délicats passages sans transition, le lecteur découvre toutes les facettes internes de cette femme qui observe son enfant grandir, frémit lors des changements de saisons, brûle dans l’étreinte de son amant, oscille patiemment de la maîtrise de soi au dévorement intérieur. Le rapport au temps est central, dilué dans la longueur du processus d’acceptation et concentré dans l’intensité des émotions qui se superposent. L’auteur nous propose ainsi, sans distance ni intellectualisation, une appréhension sensible de l’attente, de la solitude, du cheminement de l’âme et du corps, livrés à la nature et à ses effets.

“J’ai du mal à m’habituer. Mon corps ne s’habitue pas. Lorsque j’ai fini par m’accoutumer à la qualité d’une atmosphère, seule ou non, si quelqu’un s’en va ou qu’un autre arrive, l’air ambiant se modifie, et je suis incapable sur le moment de m’adapter à ce changement.”
“Où commençait vraiment la mémoire, où s’arrêtait le souvenir, peut-être rien de tout cela n’avait existé depuis le début, peut-être m’en souviendrais-je jusqu’à la fin…”

Publié aux Editions Philippe Picquier.

A propos de Sarah DESPOISSE

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