Nés dans les années 90, il nous paraît impossible de dater notre découverte des Simpson. Un peu comme si la création animée de Matt Groening avait toujours fait partie de notre paysage culturel. De l’enfance à l’adolescence jusqu’à l’âge adulte, nous l’avons inlassablement regardée avec un mélange d’addiction et d’irrégularité, mais toujours avec un plaisir qui ne s’est jamais démenti. Les conditions de visionnage furent multiples : en version française, en version originale, à la télévision, en DVD, sur une plateforme. Quelque chose relève de l’évidence lorsque l’on pense aux Simpson, au point qu’il ne nous a jamais (ou presque) traversé l’envie de l’interroger ou de l’étudier. L’annonce d’un essai sur le sujet, d’autant plus au sein d’une maison d’édition dont on apprécie le travail (Playlist Society), nous a enthousiasmés dès le départ. Cet ouvrage est signé Romain Nigita journaliste et critique spécialiste dans le domaine des séries télé, passé par différents médias (France Inter, Le JDD, Mad Movies et aujourd’hui Télé Star), qui est également le co-auteur avec Alain Carrazé de Séries’ Anatomy : le 8e art décrypté (éditions Fantask, 2017).

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La préface confiée à Véronique Augereau et Philippe Peythieu, les voix françaises de Marge et Homer Simpson, l’un et l’autre en poste depuis 1989, lance le livre par un témoignage marqué par une émotion palpable entre les lignes. Leur histoire avec cette série illustre d’entrée son importance, tant par sa durée de vie inouïe qui en fait la plus longue de l’histoire de la télévision, que par sa fidélité à ses équipes américaines comme étrangères et, en l’occurrence, françaises. L’essai peut dès lors basculer vers une analyse dense et progressive. Romain Nigita nous replonge dans la naissance des Simpson en 1987 aux États-Unis (puis en 1989 en France), à l’époque où la création de Matt Groening était encore une pastille diffusée dans The Tracey Ullmann Show, avant de trouver sa forme finale d’un épisode d’une vingtaine de minutes le 17 décembre 1989. Il prend le soin de chercher l’origine de cette famille fictive dans l’enfance même de son créateur Matt Groening, né en 1954. Ce dernier, qui s’était fait remarquer avec le comic strip Life in Hell, fut d’abord approché par la Fox pour transposer sa bande-dessinée dans The Tracey Ullmann Show. Celui qui n’était alors qu’un débutant dans l’animation n’était pas favorable à cette idée, craignant de se faire déposséder de sa création. C’est ainsi qu’il décida d’inventer de nouveaux personnages et qu’après avoir traité de sa vie d’adulte dans Life in Hell, lui vint l’idée de se tourner vers son enfance.
L’auteur affiche une impressionnante maîtrise de la série. Il trouve un équilibre subtil entre des citations d’épisodes érudites et des considérations universelles, capables de parler aussi bien à l’amateur éclairé qu’au néophyte. Il peut ainsi creuser des détails évocateurs ou faussement anodins, tout en se livrant à des analyses moins pointues mais tout aussi accessibles. Il met en lumière un premier paradoxe temporel en revenant sur les inspirations fondatrices du show animé de Matt Groening, puisant notamment dans des sitcoms des années 1950 (The Honeymooners en tête), alors même que la décennie 1990 était imminente. Les Simpson citent, dissèquent et recyclent les fondations de la télévision américaine tout en revisitant une pop culture contemporaine avec une insolence et une modernité nouvelles. La série qui s’est construite sur des « institutions » du paysage audiovisuel américain est à son tour devenue une.

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Romain Nigita dans son exploration donne des clés expliquant cette réussite hors normes. Il revient sur le processus long et complexe relatif à la création d’un épisode (neuf mois contre six jours pour South Park par exemple) qui est autant une contrainte qu’une force. Les créateurs n’ont que peu de marge de manœuvre, mis à part modifier une réplique ou les punitions écrites de Bart sur le tableau en fin de générique. Cette temporalité oblige les auteurs à penser des blagues durables et sans dates de péremption. Un atout qui permet également de valoriser la série à l’international puisqu’en France un épisode arrive deux ans après son écriture. Plutôt que de rebondir en temps réel sur l’actualité, Les Simpson s’attache à traiter des thèmes généraux, ce qui lui permet de parler au plus grand nombre. À la faveur de cette immersion mêlant histoire, anecdotes et analyse, l’auteur peut alors rentrer plus en profondeur sur les thématiques en question : société de consommation, système de santé américain, politique, écologie, religion, évolutions sociétales. Dans un format ludique où quasiment chaque chapitre et sous-chapitre de l’essai s’ouvre sur une citation, la réflexion est encadrée et soutenue par un savant dosage entre amusement et approfondissement.
Les Simpson ou le paradoxe du donut intemporel révèle un double projet, aussi passionnant l’un que l’autre. Le premier, explicite, vise à retracer l’histoire de la série, à la mettre en perspective et à en explorer le plus grand nombre de facettes possible, tout en conservant une approche narrative. Le second, plus sous-jacent, propose une plongée dans un pan méconnu de l’histoire de la télévision américaine, à travers le prisme d’un monument de la pop culture contemporaine, inscrit durablement dans nos vies comme dans l’histoire de son médium. La connaissance et l’affection débordantes de l’auteur pour Les Simpson ne s’accompagne cependant d’aucune complaisance et ne l’empêche ni d’émettre des critiques, ni a minima d’exprimer des réserves. Qu’il s’agisse d’épisodes ayant mal vieilli (l’un consacré à Elon Musk, l’autre à #MeToo), de la mort d’un personnage par vengeance mesquine à l’égard d’un comédien de doublage, ou encore de crossovers opportunistes. Au fil des pages, en théorisant le show animé, l’auteur parvient à remettre une dimension profondément humaine au centre du propos. Lorsqu’il évoque le trio miraculeux formé par le producteur James L. Brooks, pilier de la télévision américaine, dont le talent et la notoriété ont permis aux équipes de travailler avec une grande liberté, et par Sam Simon et Matt Groening, qui avancent non sans tensions dans un équilibre précaire, il évoque une combinaison miraculeuse : « Simon sans Groening manque de fond, Groening sans Simon manque de fun et Brooks sans les deux autres manque d’universalisme. ».

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Il met ainsi des mots sur la longévité exceptionnelle du programme et sur le plaisir inaltérable qu’elle procure à chaque redécouverte. Son format bouclé, fondé sur un éternel retour à zéro au début de chaque épisode, permet de la prendre en cours de route, de la regarder dans le désordre, et rend son potentiel de rediffusion quasi infini. Ce cadre, en apparence rigide, offre paradoxalement une grande liberté, exploitée à travers des épisodes hors-série ou des jeux constants avec les formats. En quarante ans, de nouveaux scénaristes ont rejoint l’aventure, renouvelant les références et permettant à l’œuvre de se régénérer sans rompre avec sa continuité. Romain Nigita s’appuie notamment sur les confidences d’Al Jean, auteur historique et pilier du show. Celui-ci, non sans amusement, relativise la dimension prophétique du show : « À force de lancer des fléchettes, on finit par toucher sa cible. »
En quatre décennies, Les Simpson sont passés de la contre-culture à la culture dominante. Dès les années 1990, la série apparaît en couverture de titres majeurs de la presse américaine et, en 1998, Bart Simpson est classé parmi les 100 personnalités les plus influentes du siècle. Multiprimée, avec notamment 37 Emmy Awards, la création a engendré de nombreux produits dérivés officiels, mais aussi d’innombrables contrefaçons. À cela s’ajoutent les placements de produits au sein de la série, des campagnes publicitaires mettant en scène la famille Simpson, jusqu’à un épisode inédit réalisé pour la maison de haute couture Balenciaga. À mesure que la série a gagné en importance, un nombre considérable de vedettes y ont participé, d’abord de manière discrète, parfois à travers des personnages, parfois en incarnant leur propre rôle. On apprend notamment que Ricky Gervais est le seul invité à avoir bénéficié du privilège d’écrire son propre épisode. L’ouvrage revient également avec amusement sur les chamailleries publiques, improbables mais bien réelles, entre les Simpson (par voie d’épisodes) et Barbara et George Bush dans des déclarations publiques. L’auteur replace la série dans une filiation télévisuelle plus large, évoquant ses prédécesseurs (The Cosby Show) comme sa descendance (Beavis and Butt-Head, Daria, Les Griffin, South Park). Il voit en Malcolm une version live des Simpson et propose Les Tuches comme équivalent français. Il confronte aussi la série à ses propres limites et à sa manière de les intégrer, notamment à travers le personnage d’Apu, révélateur de l’évolution des sensibilités : ce qui ne posait pas problème à une époque devient, avec le temps, un sujet de débat, illustrant un véritable choc générationnel. La question de la violence intrafamiliale est abordée de la même manière, rappelant l’importante retombée médiatique lorsque les producteurs annoncèrent qu’Homer n’étranglerait plus son fils.
Romain Nigita évoque enfin un nouvel élan après 2020, marqué par le rachat de la Fox par Disney, permettant d’intégrer les univers Star Wars, Marvel et Disney ainsi que la mise à disposition de la création de Matt Groening sur Disney +, et d’ouvrir la série à de nouveaux publics. La conclusion s’intéresse logiquement à la fin hypothétique des Simpson, prolongés pour l’instant jusqu’en 2029 avec quatre saisons supplémentaires et un second film attendu en 2027. Inéluctable mais toujours inconnue, la série a déjà tenté de mettre en scène sa propre conclusion, explorant certaines de ses pistes possibles. Pour l’heure, cet ouvrage laisse une sensation paradoxale : celle de méconnaître (en dépit d’heure de visionnage considérables) encore notre série préférée, au point de vouloir s’y replonger immédiatement après la lecture. Un essai pop, dense et captivant.

© Disney +
Les Simpson ou le paradoxe du donut intemporel
22 janvier 2026
EdPS039 – 14 x 18,3 cm – 176 pages – essai / série
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