Michel Spinosa – "Son Epouse"

 

Après s’être intéressé aux troubles d’une érotomane ( Anna M), Michel Spinosa sonde à nouveau les affres de la psyché dans son beau nouveau film, aux confins du fantastique.

 

 

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Ayant perdu brutalement Son Epouse, Joseph, français cartésien, va rencontrer Gracie, jeune indienne, possédée par l’âme de la défunte  Catherine. Le film ouvre sur une séquence troublante de confession intime -publique : Catherine (Charlotte Gainsbourg) a un lourd passé de toxicomane qu’elle a caché à son compagnon, Joseph (Yvan Attal). Elle lui révèle en l’invitant à une séance des narcotiques anonymes.  Rassurant, terrien, Joseph est heureux d’accueillir leur futur enfant. Las ! Catherine accouche d’un nourrisson mort, le couple se disloque. La fragile Catherine disparaît. Puis, Joseph apprend la mort de sa compagne, noyée en Inde. Parti pour l’enterrer, il évoluera au contact de Gracie, envoutée par un « pey », soit un esprit malfaisant, celui de Catherine décédée de mort violente. Teinté d’inquiétante étrangeté, le film de Spinosa se déploie dans des territoires trop peu explorés dans le frileux cinéma français dès qu’il s’agit de toucher au surnaturel, écartelé entre un goût pour le  spectaculaire parfois  potache ou un langage crypté, tendant à l’autisme. Rien de ces deux écueils ne pointe ici, au contraire, tout est à la fois limpide et mystérieux.  Il s’agit avant tout d’abord du choc de deux cultures, puis d’une ouverture à l’Inconnu, l’Inexpliqué et, par là même, d’une évolution. Comme le dira avec humour la professeur indienne tentant d’expliquer ce qu’est un « pey » à Joseph : «  Vous avez bien l’idée que les garçons veulent tuer leur père, pour coucher avec leur mère ! »En seulement quelques scènes, Charlotte Gainsbourg arrive à rendre bouleversant son personnage, particulièrement dans la scène où elle évoque la mort de son enfant. Opaque, brisé, Yvan Attal est lancé tête baissée, à l’aveugle, dans ce voyage. Spinosa dit qu’Attal n’avait jamais mis les pieds en Inde. Ce précipité se vit in situ, le spectateur se retrouvant alter-égo de l’occidental, perdu, loin de son pays, de ses repères. 

           

En pinaillant un peu, on peut trouver quelques longueurs, mais elles font partie du rythme nonchalant et hors du temps du pays, du voyage géographique et spirituel qu’accompliront Catherine, puis Joseph.Le duo de scénaristes Spinosa/De Sacy traite avec élégance ellipses et flashbacks reconstituant le puzzle tortueux du couple, des derniers jours de Catherine. La force du film tient dans le fait que le fantastique n’est jamais un gadget mais, une évidence. Spinosa a passé beaucoup de temps en Inde et sa façon fluide de filmer la région du sud-est, ses temples, ses paysages magnifiques le dit.Il ne tombe jamais dans un folklore facile, ce qui aurait pu advenir quand il filme l’église-hôpital psychiatrique de la campagne du Tamil Nadu où les malades sont enchainés. Sa caméra épouse leurs errances avec une pudeur, teintée d’empathie.La scène où Thomas emmène son épouse, Gracie, voir un sorcier, fonctionne à l’économie, ce qui la rend d’autant plus fascinante. Yeux dans les yeux, éclairés par la flamme des bougies, le sorcier fait parler l’esprit malfaisant de Catherine que gracie aurait incorpore. La performance de la jeune Janagi est captivante, crédible, sans jamais tomber dans le grand-guignol, danger de ce genre de sujet. Michel Spinosa nous familiarise en finesse avec des phénomènes courants en Inde, même dans les grandes métropoles du pays. Le syndrome de possession par un mauvais esprit est encore plus flagrant dans les campagnes indiennes (l’Inde est un pays à 75% rural).  Douceur teintée d’effroi, au diapason avec l’excellente musique de Sig. Le couple Gainsbourg /Attal fonctionne totalement, on ne les avait pas vu jouer ensemble depuis Love etc (hormis les réalisations d’Yvan Attal). Spinosa nous embarque dans un voyage initiatique où il sera question de non-dits, de culpabilité, de rédemption, sans que  jamais affleure la tambouille psychologique, par la grâce de sa mise en scène. En un plan, où Joseph hume la layette du nouveau-né mort né, tout est dit, en silence. Comme le moment où il passe la bague au doigt de la jeune possédée et se love à se côtés, comme les chiots blessés qu’il soigne. Douceur poisseuse de l’atmosphère, évidence du mystère, le film est un véritable oxymore, non en maniant des extrêmes, mais en jouant sur la corde raide du surnaturel, tel un funambule.

Son Epouse nous embarque dans un voyage quasi-nervalien, où le Veuf, le ténébreux l’inconsolé traverse deux fois l’Achéron, avec la double figure de Catherine et Gracie, comme soleils noirs. Un film à appréhender en se laissant porter de façon intuitive, comme l’aveugle du village du Sud Tamoul qui n’a jamais trébuché malgré sa cécité.

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