Jonàs Trueba- » La Reconquista »

« Et tout d’un coup, le souvenir m’est apparu».
Proust, Du côté de chez Swann.

Quatrième long métrage du cinéaste espagnol Jonás Trueba réalisé en 2016 et inédit dans les salles françaises, La Reconquista est le récit plein de douceur d’une reconquête. À Madrid, quinze ans après avoir vécu leur premier amour d’adolescents, Manuela (Itsaso Arana) et Olmo (Francesco Carril) se retrouvent, comme ils se l’étaient promis. Les deux personnages montent les escaliers de la Cuesta de los Ciegos avec une sorte de jeu courtois. Manuela remet à Olmo une lettre d’amour qu’il lui avait écrite lorsqu’ils étaient ensemble. La citation de Gonzalez Iglesias en exergue du film « je confie mon cœur au futur. Et j’attends simplement» pourrait sembler d’ailleurs être l’écho de cette prémisse romantique.

© Arizona Distribution

Pourtant La Reconquista n’est pas le film d’une reconquête amoureuse mais celui d’une reconquête de la mémoire. Un film à la recherche du temps perdu et retrouvé. Aussi, au lieu d’une progression chronologique linéaire et dramatique, Jonas Trueba propose une structure temporelle et narrative inédite. Le récit, fragmenté en trois parties, tisse l’espace et le temps, la vie à la fiction. Cette fragmentation – y compris à l’intérieur de chaque partie avec peu d’ellipses mais des sauts entre les séquences souvent brusques – invite le spectateur à sentir la manière dont les souvenirs des personnages façonnent la perception de ce qu’ils sont en train de vivre dans le présent.

Manuela et Olmo se racontent et «recherchent» leur histoire le temps d’une soirée. Au cœur d’une nuit madrilène hivernale, autour d’un verre, c’est d’abord à travers les mots que refluent les souvenirs de leur jeunesse. Plus tard, au Travelling bar, ce sont les mots des chansons du père de Manuela – Rafael Berrio incarne le personnage et compose la musique – qui leur ouvrent une perception sur le passé. Un autre geste merveilleux du cinéaste est d’inscrire le récit dans l’éphémère: celui d’un moment passé dans un restaurant, sur un trottoir, dans un bar ou un cabaret. Mais cette inscription dans l’éphémère se fait à travers une mise en scène qui prend le temps de regarder et d’écouter ses personnages à travers de longs plan séquences, fixes ou en mouvement, comme pour transcrire dans la durée ce qui précisément n’a pas de durée mais qui résonne pourtant intensément. Le temps s’étire mais chaque moment forme autant de strates temporelles reliées entre elles par des mots mais aussi des musiques ou des gestes qui communiquent des sensations qui entrent en résonance.

Dans une très belle séquence au Travelling bar, Manuela et Olmo écoutent « on est toujours débutant». Ils ne sont plus assis face à face comme au restaurant mais l’un à côté de l’autre. Olmo sort le sachet de châtaignes qu’il a acheté juste avant dans la rue. Il l’ouvre avec une infinie précaution et partage les châtaignes avec Manuela. La durée du plan et le mouvement de caméra qui n’interrompt pas ce geste montre avec délicatesse à quel point, loin d’être un détail, ce geste est fondamental. Jonas Trueba donne un éclat à ce qui pourrait sembler anodin afin de donner à voir et sentir une intimité retrouvée- « on est toujours débutant et l’amour ne finit pas». Cette intimité se prolonge d’ailleurs ensuite sur une piste de danse. Olmo et Manuela se regardent et sont sur le point de s’embrasser. Mais la musique change et cette fois dilue la situation. C’est aussi toute la finesse du cinéaste de montrer combien une atmosphère, une musique font lever dans le cœur des sensations qui peuvent changer le cours des choses. C’est la fin de la nuit. Olmo et Manuela descendent cette fois en silence les escaliers de la Cuesta de los Ciegos, se rapprochant et se séparant, comme s’ils n’en finissaient pas de se rencontrer. Un pas de l’un ou de l’autre pourrait tout changer. Mais Olmo rentre chez lui en scooter à l’aube. La caméra le suit dans les rues de Madrid au son d’une chanson entendue au concert du père de Manuela, « L’arcadie en fleurs», traduisant toute la mélancolie de ce retour et les émotions des deux personnages qui ressentent «la peine de ne pas sentir de douleur». S’ouvre alors la deuxième partie du film. Olmo retrouve sa compagne Clara dans un appartement encore rempli de cartons. Cette suspension narrative et tout autant chromatique – les blancs et d’autres couleurs très douces contrastent avec les bleus, rouges et violets de la nuit – est comme un retour dans le présent. Mais Olmo s’endort et le film remonte le temps.

La composition change radicalement en terme de mouvement de caméra, de couleurs et de son. Des adolescents déambulent dans le parc de la Casa de Campo sous une lumière d’été. Puis le cadre -et avec lui le récit – se resserre sur Manuela et Olmo adolescents. C’est là qu’ils se sont rencontrés. Dans cette partie, la rupture plus importante encore est celle de la temporalité. Les séquences s’enchaînent dans un flux temporel indéterminé où Manuela et Olmo s’aiment : ils échangent leur premier baiser au bord d’un lac, ils s’écrivent des mots tendres sur les bureaux du lycée, ils dansent et s’étreignent sur la musique de Rafael Berrio. Ce n’est pas le temps d’une nuit ou d’une matinée, mais le temps du premier amour qui nous est donné à ressentir. Rien d’autre n’a d’importance que ces moments partagés. Ce qui donne forme au temps, ce sont ces moments, ces lieux qui en même temps reconnectent Manuela et Olmo : ils donnent à voir ce dont les personnages se souviennent d’eux-mêmes et de ce dont ils ne se souvenaient pas ; les mots, les gestes et les sentiments auxquels ils sont restés fidèles car ils les définissent et les interpellent aussi bien dans le présent, le passé et le futur. Cette dernière partie de La Reconquista montre à quel point dans les souvenirs, la vie passée est là, conservée jusque dans ses moindres détails. Des souvenirs qui attendent et qui, par les mots, les musiques, la mise en mouvement du corps autant qu’une lumière, une atmosphère, remontent dans la conscience. L’extrait du concert pour deux mandolines de Vivaldi, entendu au début de la rencontre des deux personnages, dans la scène du premier baiser des adolescents dans le parc, et à la fin, sur le plan d’Olmo relisant la lettre en témoigne, comme une «petite phrase» qui incarne, rassemble et exprime les sentiments des deux personnages, ceux d’un premier amour que jamais on oublie.

La Reconquista réalise ce miracle d’un temps retrouvé, celui du premier amour, avec une infinie délicatesse et une désarmante beauté. Le Centre Pompidou consacre à Jonás Trueba une rétrospective du 27 janvier au 10 février 2026 au mk2 Bibliothèque × Centre Pompidou où sans nul doute « le véritable voyage de découverte ne consiste(ra) pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux».(1)

(1). Proust, À la recherche du temps perdu.

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A propos de Maryline Alligier

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