Internet, étrange « fenêtre ouverte sur le monde », expression connue qu’André Bazin avait utilisée pour définir l’art cinématographique. Etrange, car si le cinéma permet l’évaluation d’un monde inconnu et de sa vérité par sa recomposition par le montage, la mise en scène…, internet peut se servir de l’image pour créer une autre forme d’évasion prenant la forme d’un contact humain illusoire. En cela, l’ouverture du Chasseur de baleines du réalisateur russe Philipp Yuryev, film réalisé en 2020 mais ne sortant sur les écrans français qu’aujourd’hui six ans plus tard, s’avère d’une profondeur surprenante. Nous y voyons une jeune camgirl américaine (interprétée par Kristina Asmus) déambuler dans les couloirs de la simili-maison close qui l’emploie, rejoignant en petite tenue la petite piaule rose bonbon simulant une chambre à coucher girly dans laquelle elle commence à s’exhiber érotiquement pour des hommes ou des femmes en mal de jouissance. L’exiguïté de la chambre s’ouvre cependant par l’objectif de sa caméra à l’entièreté du monde, ceci jusqu’au fin fond de la Russie, dans un village de la péninsule Tchouktche peuplé de pêcheurs chassant la baleine dans la Mer de Béring. Le contrechamp entre la mignonne camgirl toute pomponnée et les autochtones sibériens rustauds qui la regardent incrédules depuis une cahute vétuste du bout du monde, surprend autant qu’il amuse, mais délivre une bonne part du propos du film par le contraste entre deux univers résolument contraires : l’ultra-visibilité d’un espace minuscule (petitesse encore renforcée par l’écran de l’ordinateur) où la jeune fille semble recluse s’oppose à un espace immense (le village situé dans un endroit presque désertique semblant sans limites) qui n’en pas pas moins lieu d’enfermement tant il semble loin de tout, oublié dans un recoin du monde que personne ne semble avoir lieu de regarder.

La lumière aveuglante de l’amour virtuel (V. Onokhov) (©Singularis Films)

Que raconte cette séquence d’ouverture en apparence assez cocasse ? La découverte d’un ailleurs possible mais impossible à atteindre et, par ricochet, la détresse sentimentale d’une jeunesse autochtone vouée au célibat autorisant à penser à l’extinction de sa communauté. Au sein de cette assemblée de pêcheurs spectateurs ahuris de la camgirl se trouve Leshka (Vladimir Onokhov), jeune homme souffrant de sa solitude sentimentale qui va tomber amoureux de cette jeune fille lointaine, inconnue, virtuelle. Jusqu’à en devenir assez fou pour vouloir traverser le Détroit de Béring afin de rejoindre, dans un premier temps, le territoire américain puis, dans un second temps, sa belle illusion exerçant ses strip-teases dans le Michigan (d’un Détroit à l’autre, donc).

Et Le Chasseur de baleines de développer une certaine étrangeté, mélangeant les tonalités disparates sans que l’une d’entre elles ne prenne le pas sur les autres, errant entre une certaine forme de loufoquerie à froid et le triste portrait d’un jeune homme s’aliénant de plus en plus dans le voyeurisme effréné envers cette fille dévêtue du bout du monde, regard à sens unique mais considéré par l’amoureux transi comme réciproque, allant jusqu’à développer une jalousie maladive et anxiogène envers ceux qui pourraient coucher virtuellement avec elle en demandant des séances privées invisibilisant la jeune femme aux yeux de ceux qui ne paieraient pas. Dans cette valse-hésitation entre souci de légèreté et éclairs de sourde inquiétude montrant le déséquilibre de plus en plus appuyé de Leshka se placent tout à la fois la qualité et les limites du film de Philipp Yuryev. Dans un premier temps, Le Chasseur de baleines charme véritablement par sa façon de surprendre son spectateur par son montage (le magistral contrechamp camgirl – pêcheurs, donc) ou son sens de la rupture, n’hésitant pas à insérer une scène quasi documentaire de chasse aux cétacés que n’aurait pas renié un cinéaste comme Robert Flaherty au sein de son intrigue « amoureuse » virant progressivement de bord vers une sorte de film noir qui ne porte pas vraiment son nom, dont la rudesse résulte des moments de démence frustrée du personnage principal.

La traversée du Béring (V. Onokhov) (©Singularis Films)

Le dernier tiers du film, montrant la tentative impossible, don-quichottesque de Leshka de rejoindre sa dulcinée jouant les effeuilleuses sur le continent voisin, perd le fil du récit, Yuryev étirant la séquence d’errance maritime et la rencontre fortuite du pêcheur lors d’une escale forcée sur une île rocheuse avec un garde-frontière américain interprété par Arieh Worthalter (un étonnement supplémentaire au sein même de la distribution) sans trop savoir comment terminer son long métrage de façon cohérente (de ce point de vue, la fin, que nous ne raconterons pas, semble très ouverte : happy end dangereusement bancal ou vision fantasmée d’un idéal perdu ?). Dommage que le cinéaste abandonne l’idée de cette obsession amoureuse se fracassant obstinément, inéluctablement sur les murs de l’isolement géographique, faisant du premier regard de Leshka sur l’écran érotique un pas vers une frustration destructrice.

Se perdre (V. Onokhov) (©Singularis Films)

Mélangeant un réalisme brut avec une vision douce-amère (mais dont on ne conserverait au final que l’amertume) des relations amoureuses nécessairement insatisfaisantes de populations autochtones ne survivant que par endogamie, se situant à la croisée des chemins de Flaherty, de Jack London (ou tout du moins de ses nouvelles du Grand Nord) et, étrangement, de Spike Jonze (l’obsession de Leshka pour un être virtuel dont il est incapable de se passer de l’inexistence évoque quelque peu le mélancolique et perturbant Her [2013]), Le Chasseur de baleines se fait oeuvre protéiforme, souvent étonnante, mais donnant l’impression de ne pas toujours savoir sur quel pied danser. Le long métrage de Philipp Yuryev est donc instable, un peu de guingois, mais s’avère néanmoins une proposition de cinéma qui, si elle n’est pas toujours convaincante, reste souvent enthousiasmante grâce à son honnête générosité.

© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).

A propos de Michaël Delavaud

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.