"Dans la nuit, des images" – Grand Palais

Veiller pour mieux rêver

En cette veille de Noël, il est 23h passées lorsque je traverse les Champs Elysées, un peu éblouie par l’effervescence et la lumière ambiantes. Pas de neige cette année, qu’à cela ne tienne, les chalets sont de sortie et en dépit de la circulation, une atmosphère de trêve bonne enfant semble y régner. Près du Petit Palais, une haie de drapeaux a été installée, censée rappeler aux piétons que la présidence française au Conseil de l’Union Européenne touche à sa fin, prétexte à l’organisation d’un événement simili-nuit blanche au Grand Palais dont j’observe la façade depuis le trottoir d’en face. La vue d’ensemble est solennelle : des mots extraits de la Charte des droits fondamentaux de l’UE courent le long du bâtiment grâce à un système de projection qui stimule ma veine citoyenne. Le même procédé utilisé à la verticale sur les colonnes donne une drôle d’allure désarticulée au bâtiment et mes yeux commencent à s’écarquiller.

Une fois les grilles franchies, je rejoins mes compatriotes noctambules disséminés dans la nef semi-obscure qui abrite une quantité d’écrans de toutes tailles dont la disposition non-fléchée paraît aléatoire. L’immensité de l’espace, les armatures apparentes et la géométrie des formes donnent au premier abord une impression de froideur. Véritable mise en abîme, une première vidéo attire mon attention. Des gens traversent de part et d’autre un espace vide, au départ sans se toucher, puis de plus en plus rapidement, créant le contact, pour finir dans un joyeux pogo qui fleure bon la camaraderie et vient à occuper tout l’écran. Ok, c’est compris, il ne tient qu’à soi de s’approprier l’espace qu’on nous ouvre ce soir, c’est fait pour ça. Je bascule sur un autre écran, puis un suivant, puis encore un et j’adhère rapidement au concept, sans manquer de m’étonner de cette rapide transition entre une intimidation éphémère et un profond sentiment de familiarité. Cela tient peut-être au fond sonore : les vidéos sont silencieuses, mais j’entends au loin des bruits sourds, des sonneries de téléphone, des bruits de voix, une boîte à musique…

Mi-somnambule, mi-nyctalope, je réalise que je pourrais tout aussi bien être au fond de mon lit en train de rêver tant l’absurde, l’imaginaire, l’incongru et le virtuel côtoient le quotidien sur les images qui m’entourent. Sur la forme, je distingue des flashes, je vois des répétitions, des couleurs qui traversent le noir et blanc, des images de synthèse, je traverse des murs, il y a aussi des jeux d’ombres et des divisions d’écrans. Le fond n’a pas de limites. J’ai relevé une femme qui marche dans l’eau, les néons de Broadway, un pape qui compare son bidon en riant, une femme asiatique qui pleure, un samouraï agonisant qui parle à une écolière en uniforme, une réaction en chaîne, des lettres balayées sur le sol, un halo de lumière à la poursuite de fugitifs, un ogre, la mer et autant de matière à imaginer dans laquelle les sens appellent le sens. Dans un jardin devant une maison, une femme n’en finit plus d’éplucher des oignons, près d’elle un homme aiguise des couteaux, un autre creuse un trou, des enfants arrosent une fleur, une femme dort allongée sur un drap blanc, une autre ouvre et ferme des fenêtres, un chien passe, une femme retire des couches superposées de vêtements rouges. Des idées à foison pour tous niveaux d’interprétation et pour une expérience à la fois collective et personnelle, c’est ça aussi l’art contemporain en Europe.

Au Grand Palais jusqu’au 31 décembre 2008 inclus, de 17h à 1h du matin. Entrée libre.

 

A propos de Sarah DESPOISSE

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