“(…) moi wa okufukaku uta ni komeru mono
Les sentiments sont des choses que l’on plante au plus profond des chansons

Muyami ni hakidaseba tada no oto ni kudaru (…)
Les chanter sans coeur les transforme en simples sons”

Extrait de Gerbera, Gokusaï.

 

MUCC, les cases, c’est pas leur tasse de thé. En revanche, le combo originaire de la préfecture d’Ibaraki carbure, de toute évidence, à quelques indispensables : la curiosité, la création, le jeu, le fun et la fusion. Une vision de la vie qu’ils partagent avec leurs potes du Visual-Kei et du J-Rock, courants artistiques nés dans les années 70 et 80 au Japon, et dont ils restent proches. 18 ans au compteur en 2015 pour MUCC. Pas mal pour des types qui voulaient juste jouer de la zic ensemble. Tatsuro, chanteur du groupe, synthétise : “La motivation change en permanence. Au début, en 1997, c’était juste pour le fun.” (1) Affilié à la scène angura-kei à ses débuts en 1997, MUCC s’en éloigne. Un parcours à la lisière des références, MUCC. Paradoxal ? A y regarder de près, pas tant que ça.

Leur discographie parle pour eux. Ils composent beaucoup. Etre musicien pro est une chose. L’industrie musicale, une autre. Pour le groupe, il s’agit surtout de se faire plaisir puis, l’âge aidant, de le perdurer, et aussi vivre. Musicien est une vocation difficile. Ne pas perdre le rythme et la cadence, c’est leur domaine. Tant mieux ! Les albums, ils les calent sur le métronome. Démonstration faite à l’usage, l’expérience profite au groupe qui gagne en professionnalisme. Entre autres, la voix de Tatsuro. Plus assurée, plus puissante, d’une grande amplitude. En parallèle, MUCC mise à fond la carte de la production. Sur Shion, l’album de la consécration, le travail, en arrière-plan, dans les coulisses et en studio, est démentiel. Miya, tête pensante de MUCC, s’entoure de pointures dans tous les domaines. (Pour plus de détails sur cette genèse, retrouvez ici l’article). Rien n’est laissé au hasard. Le groupe pense sa distribution, affine son visuel, qui n’a rien à envier aux pros de la mode ou du design. Les fringues, il leur arrive même de se les fabriquer. Au détour d’un entretien, Tatsuro confie qu’il se serait bien vu entrer dans une agence de publicité. Sa conversion est toute trouvée. Covers originales, parfois signées par des mangakas d’ero-guro : Junji Itō pour Homura Uta, shootings photos et maquettes aux petits oignons, bonus, éditions limitées, dvds additionnels, photos promotionnelles accrocheuses, MUCC intègre l’importance de l’image et de la communication. C’est une de ses cartes maîtresses à MUCC, le visuel. Le phénomène débute un peu avant le nissennenmondaï (traduction japonaise du bug de l’an 2000) dans la ville de Mito. Une histoire de potes qui veulent faire un groupe et s’éclater. Premier album en 2001, Tsuuzetsu. Au Japon, le succès est immédiat. Leur style est en vogue, défriché par des précurseurs comme X-Japan. Groupe culte. La démocratisation de l’internet n’échappe pas à MUCC qui ambitionne une carrière à l’étranger. Il leur faudra attendre 2005 pour l’Europe. Si les codes du Visual-Kei font tilt aux japonais, aux européens beaucoup moins. L’excentricité vestimentaire et capillaire, l’androgynie, les références culturelles, notamment l’ero-guro – style erotico-grotesque -, la langue, autant de barrières qui restreignent le public pour un groupe qui, lui, n’en a pas. Malgré des tentatives d’introduction au début des années 2000, le Visual-Kei a du mal à pénétrer le marché international, si ce n’est dans des conventions d’anime et des grands shows dédiés aux fans du genre. En pleine mue, MUCC comprend l’impasse qui les guette et s’affranchit petit à petit des codes typés ero-guro du Visual-Kei, malgré ci et là quelques réminiscences réussies dans les visuels de Shion. MUCC allège son look, et prépare son entrée. Le management aura vu juste en les plaçant au Wacken Open Air, rendez-vous incontournable des métalleux européens. On aura vu plus facile comme intronisation. Coup gagnant. 2005 marque leur entrée sur la scène internationale. Confirmation du virage entrepris sur Shion en 2008. Les albums s’enchainent. De qualité ces derniers, malgré une dimension plus mainstream. Le groupe prend son envol, perd en route des fans, en gagne d’autres, rejoint la tournée A taste of chaos aux US, ouvre pour Guns N’Roses au Japon en 2009.

Leur tour de force à ces quatre petits mecs, c’est d’avoir su garder une identité forte tout en s’adaptant. Malins, MUCC. Là où les ambitions internationales entrainent souvent un abandon de la langue maternelle pour les groupes non Anglo-Saxons, MUCC, eux, le conservent ce chant en japonais. Ils y tiennent. C’est la donne dans le Visual-Kei. De quoi ravir les amateurs de langues étrangères. Qui aurait misé sur une telle combinaison ? Par chance, MUCC a toutes les qualités d’un bon groupe. Cool, non ! Pas de grand groupe non plus sans un nom facile à retenir. MUCC, tout le monde peut le dire. Il est universel. Pas de grand groupe non plus sans une voix, et du charisme, ce qui ne veut pas dire un leader. Ils le sont tous dans MUCC. Cette alchimie, MUCC l’a trouvée en la personne de Tatsuro. Un cas, Tatsuro. Pas de grand groupe non plus sans bons compositeurs, ni bons arrangeurs. Tous composent. Sans oublier une section rythmique solide : Satochi (batterie) et Yukke (basse) sont des merveilles de complémentarité. Un des autres dangers auquel se confronte tout jeune groupe en pleine ascension, c’est le clash. Frictions, challenges, promiscuité, fatigues, dissensions musicales, le rythme effréné génère de grandes tensions. Zen attitude chez MUCC. Ils se connaissent depuis longtemps. Ont tous de fortes personnalités. Leur solution est simple. Ils s’aèrent, participent à d’autres projets et gardent de profondes amitiés dans le milieu musical au Japon. A les voir, à les entendre, même adultes, ils gardent leur âme d’ado, continuent leurs soirées entre potes et pratiquent un sport en commun : l’humour. Exemple du Worst of sorti en même temps que leur Best of en 2008.

Quand MUCC/69 évoque ses influences en interview, on ne peut toutefois s’empêcher d’arborer un sourire en coin. A question classique, réponse laconique. A les regarder de près ces influences, ok, rien à dire, ça colle. Un chouïa évasifs quand même les gars. Disons que l’attitude est partie prenante d’une réserve spécifique à la mentalité japonaise. Pour le gros de l’affaire, la musique – ben oui parlons-en -, le groupe se balade là où ça le chante. Alterne principalement deux registres : l’épique et le mélancolique. Très empreints de romantisme noir, le répertoire de MUCC, jamais en reste de transcrire la complexité de la vie. Déstabilisants, les MUCC ? Décevants même pour une partie de leurs fans de la première heure qui se sentent floués. Habituelle réaction. Ca ne les décoiffe pas MUCC. Ils s’y appliquent déjà. S’il existe un pays sans frontières, c’est bien celui de la musique. Alors MUCC brasse les styles tous azimuts, et compose selon l’humeur, moins sombre depuis quelques albums. Cette musique, son histoire, à l’écoute, on sent que les quatre de MUCC la connaissent bien. Pour Miya, le guitariste, la musique, c’est une histoire de famille. Maman et Papa étaient profs de musique. Il baigne dedans depuis toujours. Pas de mystère pour la suite des évènements. Miya écoute beaucoup, beaucoup de musique. Et pendant son temps libre, passe derrière les platines. Une autre manière de la pratiquer et d’en découvrir encore et encore. La musique, il en écoute de tout type – avec une préférence pour la techno, l’électro et la house, mais il est aussi fan des Suicidal Tendencies, et ça s’entend. Ce qui explique que le groupe fusionne, mélange, pastiche, improvise, colle, hybride des styles musicaux censés être aux antipodes les uns des autres : reggae, jazz, electro, pop, folk, rock, métal. MUCC aborde presque tous les courants musicaux qu’il intègre, incorpore ou saupoudre ici et là au détour d’un accord, d’un break. Un gramme de blues/rock ou de pop-folk par-ci, trois cuillères de dance par là, une louche de rythmique indus, ska ou funk dans tel morceau, une pincée de guitare acoustique dans tel autre. MUCC, l’improbable, ça ne les rebute pas.

Leur musique, par contre, ne fait pas, comme on pourrait l’attendre, dans le progressif. MUCC vise l’efficacité pour une large audience avec le format chanson. Les morceaux, ils les pensent dans une optique d’ouverture, de diversité et d’amusement. Du registre vocal au choix des instruments utilisés. Tout type d’instruments. Les instruments à cordes, les instruments ethniques. Pas forcément japonais, précise Miya, que l’on sent très impliqué dans la partie. Voyager dans les cultures, c’est ce que recherche MUCC, dans un mélange d’influences occidentales et japonaises. Ces instruments, ils en mettent pas mal sur Gokusaï (2006), sixième opus du groupe. Notamment le sitar, qu’ils introduisent dans le titre Panorama. A cette occasion, ils font appel à des musiciens spécialisés. C’est ça la musique, du pictural sonore, explique Miya. Les chansons, ce sont des tableaux sur des images poétiques. Pour les imaginer, il s’agit de trouver le son, la couleur, l’instrument adéquats “(pour pouvoir imaginer) le pays que la musique décrit.”(2) C’est ce à quoi MUCC est très attentif dans ses albums. Douze en 18 ans. “Le MUCC de maintenant est très différent de l’original. Nous sommes allés très loin, on a développés tellement de choses ; on pourrait dire que le MUCC originel a complètement disparu. Pourtant l’atmosphère originelle n’a pas disparu. Nous ne savons même pas ce que pourrait être l’essence de notre groupe car nous faisons les choses de façon très honnête et naturelle. C’est peut-être cela qui fait MUCC“, (3) déclare Tatsuro en backstage du Tuska Open Air Festival, en 2009.

F#ck The Past, F#ck The Future, leur tournée européenne, passe à Paris les 19 et 20 mai prochain au Divan du Monde. Si vous en avez le temps et les finances, n’hésitez pas à faire le déplacement. Si MUCC mérite le détour sur album, c’est définitivement en Live que leur univers prend toute sa dimension. Leurs performances intenses donnant tout son sens au mot cathartique.
Petit conseil de dernière minute : même si c’est, je vous l’accorde, un peu rasoir, n’oubliez pas vos boules quiès. On ne saurait trop faire dans le préventif. Les acouphènes, pour les fans de musique, c’est la plaie. Ne prenez pas le risque d’abîmer vos précieux tympans.

> On vous laisse sur le titre éponyme de l’avant-dernier album en date de MUCC, Shangri-La, un des morceaux préférés de Satochi et de Tatsuro. Peut-être au menu de la prochaine set-list. Sayonara.

(1), in entretien pour Nippon Project, 23 janvier 2011
(2) in entretien pour Jame World, Elina et Katrin, 11 février 2009
(3), in entretien pour Jame World, Zy 39, 29 avril 2008

A propos de Elysia

Laisser un commentaire